Des étoiles à l'infini



DES ETOILES A L'INFINI EST SORTI VENDREDI 6 JANVIER. IL EST DISPONIBLE SUR AMAZON EN EBOOK ET EN VERSION PAPIER, ET SUR LA BOUTIQUE KOBO-FNAC EN EBOOK.

CITY EDITIONS A ACHETÉ SES DROITS, ET DEVRAIT LE SORTIR EN LIBRAIRIE EN MAI OU EN JUIN DE CETTE ANNÉE.

JE TRAVAILLE ACTUELLEMENT SUR LE TOME 2.  



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Chapitre 1 - CHRIS



Veille de rentrée

- Eh, mec ! Comment va ? T'as passé de bonnes vacances ?
- Ouais, cool, mentis-je encore une fois.
Ça commençait à devenir lassant, mais j'avais l'habitude de prétendre que tout allait bien, et je portais mon masque blasé avec aisance face à tous ces gosses de riches qui s'obstinaient à m'inviter à leurs soirées. Je ne savais même pas pourquoi, au juste, je continuais à y aller. Pour passer le temps, j'imagine. Tout plutôt que de rester chez moi à ruminer.
Ici, au moins, il y avait de l'alcool gratuit et des filles pas trop farouches qui me distrayaient de ma morosité. J'avais un assortiment de chaque dans les mains : une bouteille de bière dans la main droite et la taille d'une jolie brune dans la gauche. La fille, dont j'avais oublié le prénom, se pressa contre moi et m'embrassa dans le cou en gloussant.
- Regarde pas, mais y'a Amélie qui nous mate, me chuchota-t-elle en rigolant. Tu verrais sa tête !
- Qui ça ?
- Amélie, tu sais bien, la salope de deuxième année. Enfin, de troisième, maintenant.
Je balayai le salon bondé d'un regard absent, et repérai effectivement une blonde qui nous foudroyait de ses yeux bleu glacier. Amélie. Ma malédiction personnelle. Enfin, l’une d’entre elles. J’avais couché avec elle deux ou trois fois en première année, et depuis elle me collait comme une sangsue. J'avais moyennement apprécié qu'elle aille s'en vanter auprès de qui voulait bien l'écouter – et malheureusement, il y avait toujours des oreilles complaisantes pour ce genre de ragots. Des détails très précis – quoique flatteurs – sur mes prouesses et mon anatomie avaient circulé, et j'avais cessé toute relation avec cette tarée, depuis. Elle ne l'avait pas très bien pris, mais je m'en foutais.
- Elle te court toujours après ? me demanda mon empressée voisine.
Je haussai les épaules. Elle m'avait relancé, effectivement, mais chaque fois, je m'étais contenté de l'ignorer. Cette fille avait un grain si elle s'imaginait que j'avais apprécié d'entendre les échos de nos nuits relayés dans les couloirs de l'Université.
- J'adore tes tatouages... susurra la brune en caressant mon biceps encré. Et tes piercings... Il est nouveau, celui-ci, non ?
Elle leva la main vers mon visage et effleura l'anneau que je m'étais fait poser cet été dans la lèvre inférieure.
Je tournai le visage vers elle et hochai la tête avec un petit sourire.
- Tu aimes ?
- Ouais. C'est super sexy. J'adore. Mais t'as pas peur d'effrayer tes futurs employeurs avec ton look ?
Je me retins de lever les yeux au ciel. J'entendais des variantes de cette question depuis des années. Ma mère et surtout mon beau-père détestaient mes "accessoires barbares", ce qui contribuait à mon plaisir de les porter. C'est vrai que je faisais un peu tache, mais ça faisait longtemps que le regard des autres m'était indifférent. C'était peut-être un peu puéril, mais j'aimais bien me démarquer des autres, et j'assumais totalement mon décalage. Mon apparence défiait les gens de m'accepter comme j'étais ou de me rejeter pour une raison aussi futile. Il proclamait aux yeux de tous que je n'en avais rien à foutre de leur opinion à mon égard.
La vérité, c'est que j'aimais l'art corporel, et que mon premier tatouage, réalisé le jour de mon dix-huitième anniversaire, avait été un acte de rébellion vis-à-vis de mon connard de beau-père. Je m'étais payé un dragon bien voyant sur le bras gauche, celui-là même que ma nouvelle admiratrice caressait actuellement. J'avais jubilé en voyant la tête de Charles face à cette choquante manifestation de mauvais goût. Et chaque ligne d'encre, chaque morceau de métal ajouté à mon corps – du moins ceux qui se voyaient - provoquait cette même délectable réaction. Après tout, à chacun ses petits plaisirs.
Et puis, ça plaisait beaucoup aux filles. Toutes ces petites bourgeoises adoraient avoir l'impression de s'encanailler en baisant avec un type comme moi. Évidemment, sous aucun prétexte elles ne m'auraient présenté à leurs parents. J'étais assez bon pour les amuser, mais leur rébellion s'arrêtait là. Je l'avais appris à mes dépens, et j'avais bien retenu la leçon. Et finalement, ça me convenait très bien. Les gens finissaient toujours par vous décevoir. J'étais bien mieux tout seul, à ne compter que sur moi-même. Je n'accordais que difficilement ma confiance, et encore de façon limitée, qu'à très peu de gens : ma petite sœur, et Nathan, mon pote depuis la première année.
- J'ai jamais embrassé un mec avec un anneau dans la lèvre, murmura la jolie brune à mon oreille d'une voix séductrice. Ça te dirait d'être mon cobaye ?
Je partis d'un petit rire. En voilà une qui n'avait pas froid aux yeux !
- Je m'en voudrais de m'opposer aux progrès de la science, répondis-je du même ton léger et aguichant.
Sans plus de préliminaires, ma voisine me prit par la nuque et se haussa vers moi avant de plaquer sa bouche sur la mienne. Sa langue audacieuse lécha mon nouveau piercing, caressa de façon experte tout le contour de mes lèvres, puis s'introduisit dans la chaleur humide de ma bouche. Elle avait un goût de cigarette et d'alcool à la cerise, pas déplaisant, et je lui rendis son baiser sans me soucier des quelques rires et sifflements qui éclataient autour de nous. Après tout, si cette fille était assez délurée pour me faire de telles avances en public, je ne voyais pas pourquoi je me serais inquiété plus qu'elle de sa réputation.
Cette fille connaissait sûrement la mienne, elle savait que je m'étais fait des tas de nanas ces deux dernières années, et que je ne m'attachais pas. Je ne comprenais pas très bien pourquoi elle se comportait avec une telle désinvolture, limite exhibitionniste. Elle n'avait pas bu tant que ça, et n'avait pas l'air saoule. Qu'espérait-elle gagner en agissant de la sorte ?
Je ne la connaissais pas bien. Je l'avais remarquée en cours l'année dernière, elle était mignonne, mais je n'avais jamais eu l'occasion de lui parler, du moins pas que je me souvienne. C'était elle qui m'avait abordé en début de soirée, et elle me collait depuis, me draguant de plus en plus ouvertement.
Elle finit par reculer, et me gratifia d'un sourire satisfait en se calant dans le dossier du canapé.
- Tu embrasses bien, minauda-t-elle, les paupières alourdies de désir.
Elle posa sa main sur mon épaule, puis son menton par-dessus.
- Et ton piercing me plaît vraiment beaucoup. C'est vrai que tu en as un...?
Elle baissa les yeux vers ma braguette et sourit malicieusement. Je soupirais intérieurement. Amélie avait rendu public l'existence de mon Ampallang, ce n'était pas la première fois qu'on m'en parlait ; ça m'agaçait un peu.
- Pourquoi ? demandai-je d'un ton provoquant. Ça t'intéresse ?
Elle se lécha les lèvres.
- Peut-être bien... Tu voudrais bien me le montrer... dans un endroit plus privé ?
- Tu veux seulement regarder ? Ou bien celui-là aussi tu veux le tester ?
- Alors c'est vrai ? rit-elle, visiblement émoustillée. Tu as vraiment un piercing sur ton...!
Je la pris par la nuque et me penchai pour lui murmurer à l'oreille :
- C'est un barrel, comme sur ma langue.
Je la sentis frémir sous ma main, et prendre quelques inspirations précipitées.
- J'ai entendu dire que ça décuplait les sensations, chuchota-t-elle en me lançant un regard langoureux entre ses cils artificiellement épaissis. C'est vrai ?
- Tu sais ce qu'on dit ? Rien ne vaut l'expérimentation pour vérifier une hypothèse.
- C'est ce que les profs nous répètent, en tout cas. Ils ont sans doute raison. La méthode scientifique, tout ça... Je crois qu'il y a des chambres, ici. On pourrait... vérifier tout de suite...
- On pourrait... répliquai-je d'une voix traînante.
Après tout, pourquoi me priver ? Un coup d'un soir, ça ne se refusait pas. Et elle était vraiment mignonne, avec ses yeux chocolat tout brillants d'excitation.

Ça se passa de la même façon que d'habitude : deux corps étrangers qui se frottent et font jaillir quelques étincelles de plaisir éphémère. Puis se séparent à nouveau et s'éloignent comme deux navires se croisant dans la nuit.
Nous repartîmes chacun de notre côté, elle vers ses copines gloussantes, et moi vers Nathan qui était enfin arrivé.
- Comment ça se fait que tu arrives si tard ? lui demandai-je après une brève accolade.
- Pff... soupira-t-il en frottant ses yeux rouges de fatigue. J'ai eu la mauvaise idée de passer voir des potes du lycée avant de prendre la route. Ils m'ont fait fumer des pétards, et ne m'ont laissé m'échapper qu'en fin d'aprèm. Du coup, je viens juste d'arriver. Je vais pas rester longtemps, je suis naze.
- Tu es passé chez toi ?
- Nan, même pas, je voulais juste te voir et discuter cinq minutes. Comment tu vas ?
- Ça va.
- Ça s’est bien passé avec Daphné ? Tu as vu ta mère, finalement ?
Le problème, avec Nathan, c’est qu’il voulait toujours aborder les sujets qui fâchent.
- Daphné est venue quinze jours, je te l’ai dit. Comme ça, maman et Charles Manson ont pu partir tranquillement aux Baléares.
Impossible de dissimuler l’acidité de ma voix.
- Donc non, je n’ai pas vu ma mère. Et Daphné a été infernale. Elle ne comprenait pas que je doive bosser.
J’adorais ma petite sœur, vraiment, mais elle n’avait pas arrêtée de me saouler pour que je l’emmène à la plage (je l’avais fait deux fois) et avait squatté le bar où je travaillais, et extorqué des verres d’alcool à tous les mecs assez stupides pour en offrir à une gamine de seize ans, chaque fois que j’avais le dos tourné.
Avec Nathan, on s'était envoyé des textos de temps en temps pendant ces deux derniers mois de vacances, qu'il avait passé avec sa famille tandis que je bossais ici, histoire de me faire un peu de blé pour l'année scolaire, mais j’avais évité de lui rapporter les détails les plus pénibles, comme la fois où j’avais été obligé de tenir les cheveux de ma sœur la moitié de la nuit pendant qu’elle dégueulait dans mes chiottes.
 Je n'avais pas le droit à une bourse, à cause des revenus mirobolants de Charles, mais ce rat me filait à peine de quoi ne pas mourir de faim. Heureusement que ma mère m'envoyait quelques billets en cachette de son mari, sinon je sais pas comment je m'en serais sorti. J'espérais m'en tirer un peu mieux cette année, car Pascal, le gérant du bar, avait accepté de m’employer cette année, le soir, du jeudi au samedi.
- J'ai hâte de te voir officier derrière le bar, dit Nathan avec un brusque sourire. J'espère que tu pourras me faire boire à l'œil.
Je grognai évasivement en réponse.
- Tu as dû te ramasser des filles à la pelle, cet été.
Je ne niai pas.
- Et toi ? lançai-je. Mylène ?
Nathan se renfrogna, et baissa la tête, avant de hausser les épaules.
Il n'eut pas besoin d'en faire davantage. Lui et Mylène, une fille qui faisait des études d'infirmière, et qui ressemblait à un lutin, avec l'énergie d'une centrale nucléaire, ne cessaient de casser et de se remettre ensemble depuis deux ans. Manifestement, c'était un moment off, entre eux. Ils avaient pourtant parlé de se fiancer, l'année dernière, et elle devait rencontrer ses parents cet été, et puis ils avaient eu une grosse dispute au téléphone, et elle avait tout annulé. Je n'en avais eu que de vagues échos, et n'avais pas insisté pour en savoir plus. Leur relation était aussi mouvementée qu'une télénovella. Même moi, qui étais le meilleur ami de Nathan, j'avais du mal à suivre.
- Allez, viens prendre un verre, lui dis-je en lui tapant amicalement dans le dos.
Il accepta sans se faire prier, et nous nous enivrâmes consciencieusement.
Un peu plus tard, j'allai nous réapprovisionner en bière dans le frigo de la cuisine, quand, en chemin, j'entendis mon prénom par la porte entrouverte de la salle de bain. Je ralentis le pas pour mieux écouter. Je reconnus la voix de la brune avec qui j'avais baisé quelques heures plus tôt – Céline, ou Cécile, je ne me souvenais plus très bien. Elle parlait à une autre fille, sans se douter que je me trouvais juste à côté.
- Franchement, c'était d'enfer ! gloussait-elle. Chris est un aussi bon coup qu'on le dit. Tu devrais essayer de te le faire, Béa, t'as vraiment besoin qu'un mec te fasse jouir.
- J'ai mon vibro, merci.
Cécile - ou Céline - rigola.
- Crois-moi, ça n'a rien à voir ! Ça fait vraiment trop longtemps que tu ne t'es pas faite sauter, tu ne dois plus te rappeler la différence.
- Je sais que ça part d'une bonne intention, mais franchement, tu ne trouves pas ça un peu glauque d'essayer de me refiler ton coup d'un soir ?
J'étais bien d'accord.
- Ben, au moins, comme ça, c'est testé et approuvé, se justifia ma partenaire éphémère du ton de l'évidence. En plus, il a un piercing sur la bite, je te raconte même pas l'effet que ça m'a fait. J'ai grimpé direct aux rideaux.
Sa copine émit un bruit écœuré.
- Beurk. Ce type, il me fait flipper. Franchement, t'as pas peur d'avoir chopé une MST ? Ou une hépatite ? Il a baisé la moitié des filles du département des sciences, et de celui des sciences humaines ; en plus, tous ces tatouages, ces piercings, franchement c'est dégueulasse.
Je m'éloignai rapidement, fuyant cette conversation qui m'avait donné l'impression d'être sale, et d'avoir été utilisé comme un objet.



Chapitre 2 - RACHEL



J'avais mal au ventre.
Maman me mitraillait de recommandations si souvent répétées que je ne les entendais plus. Elle ne cessait de me tourner autour comme une poule inquiète.
- Ça va aller, maman, lui répétai-je régulièrement, ne t'inquiète pas.
Elle était aussi stressée que moi, mais je voyais aussi la fierté dans le regard qu'elle posait sur moi. Je refusais de la décevoir. J'allais réussir, quoiqu'il m'en coûte.
Pour m'accompagner dans la ville où se trouvait l'école d'ingénieur que j'ambitionnais d'intégrer, elle avait quitté son emploi, et nous avions déménagé dans cet appartement qui, quoique minuscule et assez vétuste, avait l'avantage de ne se trouver qu'à deux kilomètres de l'université où j'effectuerai mes deux années de prépa. Ainsi, je ferai les trajets à pied, et économiserai sur les transports. Maman avait trouvé un boulot de veilleur de nuit dans un hôtel, c'était le mieux qu'elle avait pu dénicher, mais elle avait aussi mis des annonces dans les commerces de proximité afin de faire des ménages dans la journée.
- J'y vais, maman, je ne veux pas risquer d'être en retard.
Nous avions fait le trajet à pied ensemble, et l'avions chronométré. Mais je préférais garder une marge de sécurité.
- Oui, tu as raison, on ne sait jamais, approuva-t-elle. Tu es sûre que tu ne veux pas que je t'accompagne ?
- Oui, sûre. Tout va bien se passer. Je connais bien le trajet.
- OK. Si tu as le moindre souci, tu m'appelles. Et je veux bien quelques sms dans la journée, pour me raconter comment ça se passe, ajouta-t-elle avec un petit sourire nerveux.
Maman avait un beau sourire, quand elle était vraiment heureuse, mais ils étaient plus rares que des arcs-en-ciel. Ça me faisait mal de voir ce sourire forcé sur son visage prématurément vieilli. Elle n'avait pas quarante ans, mais sa vie avait été si difficile qu'un faisceau de rides creusait profondément le contour de ses yeux, certaines rejoignant celles qui encadraient sa bouche. Sa maigreur n'arrangeait rien. Elle avait perdu du poids pendant l'été, à force de s'inquiéter.
- D'accord, j'essaierai. Je t'en enverrai au moins un pendant la pause de midi.
- Je serai là quand tu rentreras, normalement. Je dois partir à 21h, donc tu auras le temps de tout me raconter de ta première journée.
- Je dois y aller, maintenant.
Elle me serra dans ses bras un long moment, puis décida de descendre avec moi, et m'enlaça de nouveau en bas de l'immeuble. Pour un peu, j'aurais eu l'impression de partir à la guerre.
- À ce soir, maman.
- À ce soir, ma puce. Passe une bonne journée.

Il faisait encore doux, mais j'étais plutôt frileuse, alors j'avais préféré opter pour un jean, et je portais la jolie veste que j'avais dénichée dans une friperie du centre-ville cet été, par-dessus un pull en laine fine. J'aimais bien les couleurs vives, mais j'avais choisi la sécurité en ce premier jour d'école : la veste était noire et le pull rouge. Pour moi, c'était sobre. Mes bottines étaient noires, avec de petits clous dorés sur le talon.
J'espérais ne pas trop détoner. J'étais loin d'être une obsédée de la mode, mais c'était quand même l'Université, et je ne voulais pas avoir l'air d'une plouc. Pas que ça me soucie outre mesure, mais j'avais l'espoir de me faire quelques amis, si possible.
Le trajet jusqu'à la fac passa vite, et j'admirai une nouvelle fois le campus en y pénétrant. Ces belles bâtisses modernes me changeaient de mon ancien lycée, qui était franchement minable à côté. C'était aussi carrément immense, au point qu'une carte serait indispensable, au moins les premiers temps. Nouvelle ville, nouvelle école, nouvelle vie. Je me demandais dans quelle mesure ces  deux prochaines années allaient me changer.
Je redoutais la prépa. Deux années de travail intensif, dans une ambiance que je craignais très compétitive. Cette formation était toute nouvelle[1] ; l’Université Paul Sabatier avait ouvert ces classes préparatoires aux concours pour les bacheliers désireux d’intégrer l’une des grandes écoles de l’Aerospace Valley : l’ISAE, SupAéro, l’ENSICA, et l’ENAC. L’enseignement restait principalement axé sur la préparation des concours, spécialement celui des Mines-Ponts, mais proposait, en sus, des cours de physique avancée, comme la mécanique des fluides ou la mécanique des solides déformables, des maths appliquées,… J’avais hâte !
Le niveau de cette prépa était très élevé, j’avais eu de la chance d’y être acceptée. L’Université avait débauché les meilleurs profs des prépas parisiennes, et les khôlles seraient assurées par des étudiants de ces quatre écoles Toulouse-Tech. Ça promettait ! La sélection était drastique, j’avais même dû passer un entretien, alors que les autres prépas se contentaient d’un recrutement sur dossier.
Cette prépa, c’était la première étape dans la réalisation de mon rêve : travailler dans l’aérospatial. Idéalement, pour le programme Ariane Espace, l’EADS ou à la NASA. Je voulais être en première ligne : participer à la construction des engins spatiaux, à leur lancement, et à tout ce qui se passe entre les deux. Et après quelques années, si j’avais les aptitudes nécessaires, peut-être aurai-je même la chance de pouvoir aller moi-même dans l’Espace.
Mais avant ça, il fallait que j’entre dans la meilleure école possible : Supaéro. Tel était mon objectif. Et seuls les meilleurs, ceux qui obtenaient d’excellentes notes au concours Mines-Ponts, y étaient acceptés. Je devais réussir ce concours. Je mettrai tout en œuvre pour y parvenir. Rien ne se mettrait en travers de ma route. Je travaillerai autant qu’il le faudrait, le soir, la nuit, les week-ends, les vacances, ça m’était bien égal.
La seule chose qui m’inquiétait, enfin les deux choses, en réalité, c’étaient d’une part la compétition en prépa, qui pouvait être féroce, d’après certains forums sur internet, et d’autre part l’argent. Je me préparai à passer au minimum cinq années sur les bancs de l’école, cinq années durant lesquelles ma mère devrait assumer seule tous les frais. En effet, même si les bourses aidaient, je ne pourrai pas me permettre de prendre un emploi à côté, même à temps partiel ; l’enjeu était trop important. Je ne pourrai me permettre aucune distraction pendant au moins deux ans. Une fois entrée à Supaéro, si j’y arrivais, alors j’aurai peut-être un peu de temps pour assurer des cours particuliers, ou un autre petit boulot. J’aurai peut-être même le temps d’avoir un petit ami ; qui sait ? 
Mais j'obtiendrai un boulot fabuleux à la sortie, donc je pourrai toujours faire un prêt étudiant, si les dépenses finissaient par dépasser les capacités financières de ma mère. Elle n'était pas trop pour, mais je refusais qu'elle se tue à la tâche pour me permettre de faire ces prestigieuses études.
               
Après une semaine à l’Université, je me faisais une meilleure idée de ce qui m’attendait pendant ces deux prochaines années. Scolairement parlant, c’était aussi intensif que je me l’imaginais, et les autres étudiants de la section prépa, essentiellement des garçons, ne cherchaient pas trop à sympathiser. Mais l’ambiance restait relativement cordiale, du moins pour l’instant.
De multiples activités étaient proposées au sein du campus, sportives, associatives et festives, mais je m’en tenais à l’écart. Apparemment, ce n’était pas le cas de tout le monde dans ma classe, mais personnellement, je ne me sentais pas l'âme d'une fêtarde, je n'étais pas là pour ça. Certes, c'était déjà une victoire d'avoir été admis, mais je trouvais que certains étudiants avaient l'air bien désinvoltes. Cela dit, ce n'était peut-être que des poses, pour avoir l'air cool. Quant à moi, j'étais déjà plongée dans les cours, et lors des premiers jours, consacrés à l’intégration, j’avais fait l'impasse sur pas mal d'activités festives pour me concentrer sur l'exploration du campus, des programmes et des attentes de mes professeurs.
Je me faisais maintenant une idée plus précise du contenu des différents cours, et m'avançais sur le travail à fournir. En dehors des cours magistraux et des TD, je passais mon temps à la bibliothèque et engrangeais le maximum de connaissances en prévision des leçons à venir. Je voulais réussir, avoir les meilleures notes, pour être sûre d'être acceptée dans le cursus ingénieur de mon choix à l'issu de mes deux années de prépa.
J'étais vraiment contente de ne pas être la seule avec ces objectifs en tête. En une semaine, j'avais déjà repéré les vrais bosseurs de ma classe, et fait un peu connaissance avec eux. Rémy était un garçon studieux avec qui je m'entendais bien, et avec qui je me retrouvais assez souvent sur les bancs de la BU. Il était aussi timide et réservé que moi, donc notre relation restait formelle et souvent chargée d'embarras, mais ça faisait quand même du bien d'avoir quelqu'un à qui parler. C'était un garçon un peu enrobé, dont le visage portait de vilaines traces d'une acné pas encore terminée, mais il était toujours gentil avec moi et je n'en demandais pas plus d'un camarade de classe.
De toute façon, je n'avais pas envie de sortir avec quelqu'un. Une histoire d'amour risquait de me distraire de mes études, or c'était vraiment ma priorité. J'avais vu trop de filles, au lycée, se laisser accaparer par leur petit copain, et négliger leur travail scolaire au point de laisser leur moyenne chuter dramatiquement. Qu'elles soient amoureuses, en pleine "lune de miel" ou confrontées à un chagrin d'amour, leur travail s'en ressentait. Personnellement, j'avais eu quelques béguins, quelques garçons m'avaient même invitée à sortir, mais j'avais toujours refusé de prendre le risque. Sauf une fois, mais ça avait été si insignifiant que ça ne valait même pas la peine d’être évoqué.
Je ne voulais pas finir comme ma mère, qui était tombée enceinte au lycée, n'avait jamais passé son bac, et avait dû se contenter toute sa vie d'une succession de boulots minables où elle était exploitée et payée au lance-pierre. Moi, je ferai quelque chose de ma vie. Et elle voulait la même chose. Elle m'avait toujours encouragée à bien travailler à l'école, m'assurant que j'aurais bien le temps de penser aux garçons quand j'aurai terminé mes études.
C'était difficile de m'en empêcher, parfois, difficile de voir les couples s'embrasser dans les couloirs alors que j'étais seule, toujours seule. J'étais seulement sortie une fois avec un garçon, en première, mais ça n'avait duré que le temps d'une soirée. Un seul baiser m'avait convaincue de ne pas renouveler l'expérience. Depuis, j'étais aussi chaste qu'une nonne. Cela me pesait, parfois. Quand je me laissais aller à de petites déprimes, je me disais que la vie était tellement imprévisible que si je me faisais renverser par un bus demain, je serais morte avant même d'avoir vécu. Cependant, ces coups de blues ne duraient jamais trop longtemps ; je réussissais à me remotiver, et je me réattelais à mon travail scolaire, après avoir chassé mes idées noires en mettant la musique à fond dans mes écouteurs et en dansant comme une folle dans ma chambre.
Un lundi sur deux, nous allions avoir une heure de tutorat, avec un élève plus âgé. Je me réjouissais de cette opportunité, car ce n'était pas toujours facile de s'adapter à ce fonctionnement si différent du lycée. Au cours du week-end, j'avais rédigé une longue liste de questions à poser à mon futur tuteur. Elles concernaient presque autant la vie du campus que le travail scolaire. Je n'avais toujours pas réussi à comprendre comment faire valider ma carte du Crous de manière à pouvoir manger au Resto U, et personne n'était parvenu à me renseigner. Et ce n'était qu'un détail parmi tant d'autres.
Le nez plongé dans ma carte de l'école, je me dirigeais tant bien que mal vers la salle E412, où je devais rencontrer un certain Christophe Guimbert, mon tuteur de troisième année. J'avais encore beaucoup de mal à me repérer dans le dédale des bâtiments, et stressais continuellement à l'idée d'être en retard. Ce matin-là ne faisait pas exception, et quand je finis par dénicher la bonne salle, mon cœur battait à grands coups et je transpirais un peu. Avant de frapper à la porte, je consultai ma montre – Dieu merci, j'étais à l'heure – et pris une minute pour reprendre contenance.
- Entrez ! fit une voix masculine.
J'ouvris la porte, et m'immobilisai brusquement en dévisageant fixement l'étudiant vautré sur une chaise dans la salle vide. Il ressemblait plus au membre d’un groupe d'heavy metal qu'à un sérieux étudiant d'université. Habillé tout en noir, ses grosses bottes noires posées sur une chaise en face de lui, il avait l'air parfaitement détendu.
Je n'avais jamais ne serait-ce que croisé un type avec une allure pareille. Bouche bée, les yeux comme des soucoupes, je détaillai, incrédule, les tatouages colorés qui sinuaient le long de ses bras, sous les manches courtes de son tee-shirt, et les piercings qui scintillaient sur son visage dans la lumière qui arrivait de biais par les fenêtres. Il avait deux boules d'acier alignées sous le sourcil gauche, un anneau dans le sourcil droit, et un autre au centre de la lèvre inférieure.
Il me fallut une minute pour me rendre compte que, sous cet attirail, il était très beau. Une fois ma stupeur première dépassée, je trouvai même que ces ornements ne faisaient que souligner ses traits fins et très masculins, encadrés par de longues mèches brun foncé qui retombaient gracieusement autour. De fait, il était carrément magnifique.
- C'est toi, Rachel Cachan ?
Je hochai machinalement la tête, incapable d'articuler un seul mot.
- Je suis Chris. Chris Guimbert, ton tuteur. Assieds-toi, je t'en prie.
En plus, sa voix était super belle, riche et profonde, veloutée comme un café chaud.
Je me secouai et me forçai à m'avancer vers lui, d'un pas lent et hésitant, en baissant les yeux pour ne plus voir sa perturbante beauté. Il reposa ses pieds par terre, et d'un petit geste de la main m'invita à prendre place en face de lui.
Je fus soulagée d'avoir à poser mon sac puis à fouiller dedans pour en sortir mon bloc-notes et ma trousse, cela me donnait un bon prétexte pour éviter son regard.
- C'est pas un cours, tu sais, me dit-il d'une voix où la gentillesse se mêlait à un léger amusement. Oh, tu as préparé des questions... Bien. On peut peut-être commencer par discuter un peu, d'accord ?
- Euh... Oui, d'accord, bredouillai-je lamentablement en tripotant nerveusement mon stylo Bic.
J'avais vraiment du mal à le regarder en face, surtout quand il souriait comme maintenant. Il avait un sourire à tomber, qui ne retroussait qu'un seul côté de sa bouche en creusant une sorte de fossette sur sa joue. Je maudis mon sort d'être tombée sur un tuteur aussi mignon. Comment allai-je réussir à me concentrer et à tirer profit de son expérience si je restais pétrifiée et bafouillante devant lui ?
- Alors, comment ça se passe jusqu'ici ? me demanda-t-il.
Je savais que c'était son rôle de m'encadrer et de me venir en aide, mais il semblait vraiment gentil et concerné, comme s'il se souciait réellement de mon adaptation. J'en fus touchée, et me détendis légèrement sous la chaleur de sa bienveillance.
- Plutôt bien, parvins-je à articuler en lui jetant un bref coup d'œil.
Je serrai fort mon crayon pour me distraire de l'apparence si perturbante de mon tuteur.
- Tu suis quel cursus ?
- La prépa aux concours de Toulouse Tech.
- Oh... Alors tu dois être une bûcheuse !
J'esquissai un sourire gêné.
- Moi, je suis en 3e année de Master Informatique. Je ne sais pas trop comment fonctionne la prépa, je crois que vous avez des cours bien particuliers, mais je peux t'aider pour d'autres choses. Et j'imagine que tu as eu des réunions d'information pour tout ce qui concerne la prépa.
- Oui, on en a eu plusieurs.
- Et c'est bon ? Tu as pu obtenir toutes les réponses aux questions que tu te posais ?
- Oui, ça va.
- Et en ce qui concerne la fac, est-ce-que tu as des difficultés ? Tu t'en sors au niveau logement, bouffe, tout ça ?
- Ben, j'avais justement quelques questions là-dessus...
- OK, je t'écoute.
Je lus les questions que j'avais rédigées, contente de pouvoir me concentrer sur mon bloc chaque fois que le visage de Chris menaçait de me subjuguer. Il répondit très sérieusement, et je pris des notes. Mon stress s'apaisa pendant cet échange qui portait sur du concret, et je parvins même à fixer son visage plus de deux secondes d'affilée. Ça ne m'empêcha pas de bredouiller par moments, mais je fus plutôt fière de moi d'arriver à surmonter un peu l'effet dévastateur qu'il avait sur moi.
Je me gardais bien, toutefois, de mentionner que j'habitais avec ma mère : bonjour la honte. Je me sentais vraiment très jeune et très inexpérimentée face à lui, une vraie gamine. Et en même temps, jamais un membre du sexe masculin n'avait autant exalté ma féminité. C'était très troublant, et déstabilisant aussi. Ce n'était pas seulement son physique exceptionnel, ni la sensualité qui émanait de lui comme les effluves de son parfum, mais aussi sa sensibilité et son empathie envers moi, qui n'étais rien pour lui, rien qu'une idiote de première année. Il aurait facilement pu me prendre de haut, se moquer de moi, et me faire sentir à quel point j'étais nulle. Beaucoup l'auraient fait. Alors que lui, pas du tout. J'avais du mal à réaliser qu'un être d'une telle perfection puisse exister. Un garçon – non, un homme – aussi beau que gentil. Le terme de "garçon"  ne lui convenait pas ; sa maturité et son aisance m'impressionnaient.
L'heure passa à toute vitesse. Chris me donna plein de conseils utiles et de tuyaux sur la vie du campus, les profs, la méthodologie de travail. Je n'en revenais pas qu'il soit aussi prévenant et serviable. Ça contrastait fortement avec son look de rebelle ; en le voyant, on s'attendait à ce qu'il se montre dur, distant, voire brutal, mais en fait, il était tout le contraire de ça. J'étais totalement conquise.
- Bon, je crois qu'on va s'arrêter là pour aujourd'hui, dit-il après avoir jeté un coup d'œil à la pendule sur le mur. On se reverra dans deux semaines.
J'avais déjà hâte.
- Mais si tu as des questions d'ici là, tu peux m'appeler. Tu as un portable ?
Je farfouillai dans ma sacoche de mes mains tremblantes, et lui tendis mon téléphone. Nos doigts se frôlèrent quand il le prit, et mon cœur fit un bond douloureux dans ma poitrine tandis qu'un frisson remontait le long de mon bras jusqu'à mes orteils.
Je fixai ses longs doigts tatoués, élégants, manipuler mon appareil, un moment qui me parut étrangement intime. Bordel, il était en train de me refiler son numéro de téléphone ! Je n'arrivais pas à y croire. Je tremblais comme une feuille quand il me rendit mon portable ; j'espérais de toutes mes forces qu'il ne s'en rendait pas compte.
- Je... Merci beaucoup... Tu... C'était vraiment gentil... cafouillai-je en tentant d'exprimer ma profonde reconnaissance à son égard.
- Je t'en prie, répondit-il en souriant. C'est mon boulot de te faciliter la vie. N'hésite pas à faire appel à moi si tu as un souci.
- OK, je...
Mon cerveau comme mon corps partaient en cacahuète quand il me souriait comme ça. J'étais vraiment lamentable. Je me levai maladroitement, en serrant la lanière de mon sac à m'en faire blanchir les articulations.
- Merci encore, articulai-je avec effort avant de m'enfuir précipitamment.
En avançant à pas vifs dans le couloir, évitant les petits groupes qui échangeaient leurs impressions sur leurs tuteurs respectifs, je me fis deux réflexions : premièrement, que j'étais encore toute bouleversée par ma rencontre avec Chris, avec mon cœur qui battait trop vite et trop fort, et deuxièmement, qu'il allait falloir que je fasse très attention, avec lui. Je ne devais pas me laisser détourner de mes études par un stupide béguin pour un type qui ne me verrait jamais autrement que comme une première année gauche et banale. Je devais préserver mon cœur, alors qu'au bout d'une heure j'étais déjà à moitié amoureuse.
Je sentais que ça allait être une vraie gageure.


[1] Et totalement fictive (N.d.A.)




Chapitre 3 - CHRIS



Je sortis plutôt content de mon heure de tutorat. La gamine dont je m'occupais était terriblement timide, c'était mignon. Je ris intérieurement en me remémorant ses rougissements et ses bégaiements. Elle me faisait penser à ma petite sœur, sauf que Daphné, naturellement, était plus à l'aise avec moi, et moins sérieuse vis-à-vis de son travail scolaire. Rachel avait tout de la première de la classe, toujours le nez dans ses bouquins et qui se mettait la pression pour sa moyenne.
Je n'avais pas pu m'empêcher de remarquer qu'elle avait de très beaux cheveux, une masse de boucles serrées qui lui arrivait au milieu du dos, et présentait une gamme étonnante de nuances, du blond presque blanc au châtain foncé. Une vraie crinière de lionne pour une fille au comportement de souris. Mais elle finirait sans doute par se détendre, et par révéler un peu plus de sa véritable personnalité, une fois qu'elle se serait habituée à moi.
Je trouvais très satisfaisant mon rôle de tuteur. J'avais apprécié de pouvoir être utile à une nouvelle, de pouvoir lui faire profiter de tout ce que mes deux premières années ici m'avaient appris. Ce programme était vraiment une bonne idée de l'administration de l'école. Ils étaient de plus en plus répandus, et c'était une bonne chose. Donner une heure de mon temps toutes les deux semaines ne me coûtait pas grand-chose, et se révélait étonnamment gratifiant. J'avais été tenté plusieurs fois par le bénévolat, mais n'avais jamais fait l'effort de m'inscrire dans une association. Je n'avais pas tellement de temps libre non plus. Je me promis d'y repenser et d'étudier les différentes possibilités plus attentivement. En plus, ça pouvait faire bien sur mon dossier.
Tout en me rendant à mon prochain cours magistral, je repensai au coup de fil que j'avais passé la veille à ma sœur, et mon humeur s'assombrit. J'avais appelé à 20h, et elle était encore toute seule à la maison. Comme d'habitude. Maman et Charles n'étaient pas encore rentrés de leur week-end en Sardaigne, et Daphné était livrée à elle-même dans le mausolée que Charles appelait sa "demeure". Connard. Daphné n'avait que seize ans, et elle passait bien trop de temps sans surveillance, raison pour laquelle je l'appelais aussi souvent que possible, pour m'assurer qu'elle ne faisait pas de bêtises. Elle grandissait tellement vite, et je savais combien on est influençable et imprudent à cet âge-là. 

- Hé ! Chris !
Je m'arrêtai et cherchai du regard la fille qui m'interpelait. Sa voix me semblait vaguement familière, mais pas suffisamment pour que je puisse l'identifier. Puis je la vis, qui s'avançait vers moi, et un mur de briques tomba sur mon estomac. Putain ! Cette poufiasse me souriait comme si de rien n'était.
- Tu vas en math ? me demanda-t-elle gaiement.
- Je ne te parle pas, à toi, répondis-je d'une voix polaire.
Son sourire se figea.
- Je comprends pas. Pourquoi tu me fais la gueule ?
- Ah bon ? Tu comprends pas ? ironisai-je. Je croyais pourtant qu'il fallait être un minimum intelligent pour arriver jusqu’en troisième année.
Notre altercation commençait à attirer l'attention, mais tant pis. Si elle voulait qu'on s'explique devant tout le monde, j'étais suffisamment remonté pour la satisfaire. Si la façon dont je l'ignorais délibérément depuis l'année dernière ne suffisait pas à lui faire comprendre que je ne voulais plus rien avoir à faire avec elle, j'allais lui mettre les points sur les i et les barres sur les t.
- Non, je comprends pas, répliqua-t-elle d'un ton blessé. Tu m'as jetée comme une vieille chaussette après qu'on soit sorti ensemble, mais j'ai rien dit. J'aurais pu raconter à tout le monde quel salaud tu es, mais je ne l'ai pas fait.
Elle avait même les larmes aux yeux !
- Putain, Amélie, t'es pas croyable ! m'exclamai-je à mi-voix, presque impressionné par son aplomb. Ou alors tu es encore plus cinglée que ce que je pensais.
Elle sursauta comme si je l'avais frappée. À ce stade de la confrontation, je faillis renoncer. Je n'avais aucune envie d'humilier cette fille en public. J'étais peut-être un salaud, comme elle disait, mais pas à ce point. Faire souffrir les gens, les filles en particulier, c'était pas mon truc. J'étais bien placé pour savoir que les mots pouvaient blesser plus que les coups.
- J'aime pas qu'on bavasse sur mon compte, me contentai-je de dire sobrement.
- Quoi ?
Le pire, c'était qu'elle avait vraiment l'air de ne pas comprendre de quoi je parlais. Mais je n'avais aucune envie de m'expliquer davantage. C'était humiliant. Qu'est-ce que j'aurais pu dire ? "Je sais que tu as raconté tous les détails de nos ébats à la moitié du bahut ?" Pathétique.
Je secouai la tête, écœuré.
- Laisse tomber. T'approche plus de moi, c'est tout.
- Quoi ? Mais qu'est-ce-que je t'ai fait, bordel ?! cria-t-elle sous les yeux de nos camarades de classe, qui suivaient notre dispute comme s'ils assistaient à un match de tennis. Qu'est-ce-que je t'ai fait ?
Il n’y avait pas beaucoup de filles en informatique, et Amélie était jolie, l’équation m’avait semblé simple, à l’époque. Mais si j’avais su quelles emmerdes m’apporteraient cette nana, je ne l’aurais pas touchée avec des pincettes. Maintenant, vu qu’on suivait le même cursus, elle était tout le temps derrière mon dos. Une vraie épine dans mon pied. Le prof arriva, et nous le suivîmes dans l'amphi. Je fis mine d'ignorer les regards curieux qui s'accrochaient à moi comme des hameçons répugnants.

À la fin du cours, un type que je ne connaissais pratiquement pas – je l'avais juste croisé à quelques fêtes – m'alpagua en passant son bras autour de mes épaules.
- Ben mon vieux ! Je sais pas ce que tu leur fais, mais elle s'accroche, celle-là !
Son large sourire me disait qu'il avait assisté à la scène avec Amélie.
- Mouais, grognai-je, peu désireux de partager avec cet inconnu un peu trop familier un moment de partage viril "entre potes".
J'avais Nathan, pour ça, et même lui ne se serait pas attendu à ce que je me vante de m'être disputé avec une de mes conquêtes. D'ailleurs, je ne trouvais pas qu'il y avait matière à se vanter.
Je me dégageai de l'étreinte du type, et lui fis face.
- Qu'est-ce-que tu me veux ? Je te connais pas.
Le gars, refroidi, leva les mains comme pour se défendre.
- Hé, mec, du calme ! Je t'agresse pas ! C'est juste...
- Juste quoi ?
- Rien, laisse tomber, dit-il en reculant avant de faire volte-face et de s'éloigner.
Je le regardai disparaître dans la foule en secouant la tête. Qu'est-ce qui venait de se passer ?
- C'est qui ce trouduc ? me demanda Nathan en me rejoignant.
- Aucune idée.
-Qu'est-ce qu'il te voulait ?
- Aucune idée. Faire ami-ami, je crois.
Nathan pouffa de rire.
- Tu l'as bien rembarré, j'ai l'impression.
Je grognai en réponse, puis haussai les épaules.
- C'est le thème du jour ? plaisanta mon pote. Tu envoies chier tout le monde, aujourd'hui ? Qu'est-ce-qui se passe ? Tu t'es levé du pied gauche ?
- Non. C'est pas de ma faute si les gens viennent m'emmerder.
- Ça s'est mal passé avec la fille du tutorat ?
- Non, pas du tout. Elle a l'air d'une chouette gamine. Et le tien ?
Nathan haussa les épaules.
- Ça va, il est réglo, je crois. Un peu paumé, mais on est tous passé par là.
Je hochai la tête.
- Ouais. C'est nous les grands, maintenant, souris-je, amusé par le concept.
- Grave, rigola Nathan. Alors ? Elle est mignonne ?
- Arrête, soupirai-je. C'est une gamine. Je touche pas aux gosses comme elle.
- Elle est moche, alors.
- Non, pas du tout ! C'est juste... qu'elle est...
"Innocente" était le terme qui me venait spontanément à l'esprit, mais je n'avais pas envie de le prononcer tout haut, au risque de me faire charrier par mon pote.
- C'est une gamine, c'est tout, conclus-je d'un ton définitif. On déjeune ensemble ?
Le changement de sujet n'était pas très subtil, mais je n'avais pas envie de m'attarder sur ma rencontre avec Rachel.
- Ben ouais, comme d'hab'.

Je voyais Rachel de temps en temps sur le campus ; quand j'avais cinq minutes, j'allais lui dire deux mots, lui demander comment elle allait. Elle avait réglé son problème de carte du CROUS, et les deux-trois autres soucis dont elle m'avait parlé lundi. Chaque fois que je lui parlais, elle rougissait, et j'avoue que je trouvais ça marrant. On se serait attendu à ce qu’avec une chevelure pareille, elle ait un teint pâle, mais il était mat, d’une jolie nuance dorée, comme si elle avait passé l’été à bronzer sur la plage. Le rose qui lui montait aux joues chaque fois qu’elle me voyait lui seyait particulièrement, je me faisais donc un malin plaisir à le faire apparaître.
Est-ce-que ça voulait dire que j'étais un peu pervers ? Un brin sadique ? J'adorais la voir se tortiller, mal à l'aise, quand je l'abordais dans un couloir ou devant le resto U. Elle ne savait visiblement plus où se mettre ni comment se comporter, s'agrippait désespérément à la bretelle de son sac, et osait à peine croiser mon regard. C'était trop drôle. Et attendrissant, aussi.
Deux semaines plus tard, on se retrouva dans la même salle que la dernière fois. Après avoir fait un rapide bilan des problèmes abordés lors de notre première séance, on parla plus longuement de sa scolarité. Elle m'avoua avoir encore du mal à se repérer sur le campus. Il lui arrivait encore d’être en retard en cours, surtout quand elle ne pouvait pas s’appuyer sur ses condisciples et se contenter de les suivre. Elle me montra son emploi du temps, et je l’examinai en détail.
- Eh ben, c’est plutôt chargé, commentai-je.
Je lui donnai des repères pour qu’elle puisse retrouver plus facilement les salles qui lui posaient problème.
- Alors comme ça, tu veux entrer dans une des grandes écoles de Toulouse Tech ?
Toute gênée, elle répondit :
- Oui. Je voudrais rentrer à SUPAERO.
Ah oui, rien que ça, me dis-je, ébranlé. Cette école formait à l'aéronautique et à l'aérospatial, les domaines les plus exigeants de l'ingénierie, et c'était la meilleure école du genre. Seuls les élèves les plus brillants pouvaient y prétendre. Le concours d'entrée était celui des Mines-Ponts, le plus difficile qui existe.
- Je sais que j'ai peu de chances, mais... je vais essayer.
- OK, je comprends mieux ton choix de prépa. Je te souhaite bonne chance.
- Merci, murmura-t-elle timidement.
- Tu voudrais travailler dans l'aéronautique ?
- En fait, c'est l'aérospatial qui me... qui m'intéresse.
- C'est vrai ? J'avoue que moi aussi j'aimerais bosser dans ce domaine. C'est pour ça que j'ai choisi Toulouse pour faire mon Master en Informatique.
Rachel me sourit, un grand sourire si éblouissant qu'il me fit cligner des yeux. C'était la première fois que je lui voyais une réaction si spontanée, une véritable joie.
- Sans charre ? Toi aussi tu veux travailler dans l'aérospatial ? C'est... Waouh, c'est génial !
Nous échangeâmes un sourire chargé d'excitation contenue et d'espoir. Je racontais rarement que j’avais cette ambition. Peut-être par superstition, ou parce que je craignais qu’on ne se moque de moi.
- Je crois qu'il y a pas mal d'étudiants qui ont la même ambition, ici. Toulouse, c'est un peu la Mecque européenne dans ce domaine.
- Oui, je sais. J'espère que j'aurais le niveau pour le concours, avoua-t-elle sans pouvoir dissimuler son inquiétude. Je vais miser aussi sur mon dossier ; il faut qu'il soit impeccable pour que Supaéro me sélectionne. Mais si jamais j'échoue, j'aurais d'autres options qui restent intéressantes.
- Ça, c'est sûr. Tu as clairement le potentiel pour faire ce que tu veux, si tu as été acceptée dans cette prépa. Il paraît que c’est très difficile d’y entrer. Par curiosité, tu as eu combien, au Bac ? m'informai-je.
- 19.
- 19 !!! Tu as eu 19 de moyenne au Bac ! Mazette !
Je lâchai un petit rire, impressionné. Rachel se mit aussi à rigoler, un rire timide et adorable.
- Ouais... J'avoue que j'ai encore du mal à réaliser, parfois.
- Putain, y'a de quoi ! Félicitations !
- Merci...
Mon compliment la fit à nouveau rougir. Pour la première fois, j'en fus un peu désolé. Cette fille était brillante, mais elle avait visiblement du mal à s'en rendre compte. Était-ce par manque d'assurance, par manque de confiance en elle, ou par excès de modestie ? Il y avait chez Rachel une fragilité, une vulnérabilité, qui, quoique charmantes, pouvaient se révéler des handicaps dans un milieu aussi compétitif que la prépa. Elle risquait de se faire bouffer toute crue par les autres grosses têtes de sa classe.
Je me promis de faire tout mon possible pour l'aider à réaliser qu'elle était suffisamment bonne pour réussir, et de veiller à ce que les garçons de sa classe ne l’embêtent pas trop.







Chapitre 4 - RACHEL



Je me sentais un peu bizarre en sortant de mon heure de tutorat. Légère, presque étourdie.
C'était la première fois que j'avouais à quelqu'un d'autre que ma mère mon envie d'aérospatial, en dehors du jury qui m'avait reçue avant mon entrée en prépa. J'avais effectué toutes mes recherches sur Internet, presque honteuse de mes ambitions. La réaction de Chris m'avait... réconfortée, en quelque sorte. Il n'avait pas eu l'air de trouver ça dingue. Et son enthousiasme sincère, dénué de jalousie, à mes notes au Bac, m'avait fait plaisir. Au lycée, je n'avais pas beaucoup d'amis. Pas de vrais amis qui s'en seraient réjoui avec moi. J'avais fêté ça avec maman, et puis c'est tout. Je n'avais informé personne de mon lycée de mes résultats, puis nous avions déménagé à Toulouse, et je n'avais gardé le contact avec personne de mon ancienne vie. De toute façon, il n'y avait personne à qui j'aurais manqué.
Je n'avais pas trop abordé la question non plus avec mes nouveaux camarades de promo, même si j'en avais entendu certains parler de l'école qu'ils souhaitaient intégrer après l'obtention de leur concours. Certains voulaient entrer à l'ENAC pour devenir pilotes d'avion, d'autres visaient l’ENSICA en espérant travailler pour Airbus. Certains parlaient d'aérospatial, mais je n'avais pas (encore) osé aller vers eux pour en discuter. Je n'étais pas franchement douée socialement parlant. En plus, c'étaient surtout des garçons, et je n'étais pas à l'aise avec eux. Non que je sois tellement plus à l'aise avec Chris, au contraire, mais les circonstances m'avaient obligée à lui parler, et j'avais compris qu'il était gentil. Je me félicitais de lui avoir avoué mon ambition ; en fait, j'étais même un peu euphorique ! D'autant qu'il partageait ma passion pour l'aérospatial ; quelle coïncidence géniale !
Malheureusement, ça n'allait pas arranger mes affaires. J'avais déjà du mal à ne pas penser à Chris, alors savoir qu'il était lui aussi fasciné par les fusées et la découverte de l'univers allait rendre mon coup de cœur pour lui encore plus difficile à réprimer. Je ne comptais plus les fois où, au cours des deux semaines passées, j'avais repassé notre rencontre dans ses moindres détails, en décortiquant ses mots et ses attitudes, soit dans l'espoir d'y découvrir un indice comme quoi je lui plaisais, soit dans la crainte qu'il m'ait trouvé ridicule ou idiote. Qu'est-ce-que je détestais ça, chez moi ! Dès qu'un garçon m'intéressait, je me mettais à sur-interpréter tout ce qu'il disait et faisait. Et aucun mec ne m'avait autant fasciné que Chris.
Comme la dernière fois, j'avais eu du mal, pendant notre séance de tutorat, à éviter de le dévorer des yeux. Il fallait dire qu'il y avait de quoi regarder. Non seulement il était vraiment beau, mais il avait tous ces piercings et ces tatouages qui attiraient l'œil. Je m'étais surprise plusieurs fois en train de détailler les dessins colorés qui ornaient ses bras, ces serpents qui s'enroulaient autour, en partant du poignet, pour disparaître sous les manches de son tee-shirt, ou en train d'essayer de compter les anneaux qui s'alignaient sur tout le lobe de son oreille droite. Plus je le regardais, et plus je me sentais attirée par lui. Même sa voix était séduisante. Elle était chaude, hypnotique, au point que par moment j'en perdais le fil de ses paroles pour m'en laisser bercer.
Je savais que c'était stupide et sans espoir. Quand les élèves de ma classe avaient appris qu'il était mon tuteur, certains m'avaient prévenu de sa réputation :
- Ce type est pratiquement une légende, ici, m'avait informé avec complaisance Kévin, qui avait redoublé sa première année (apparemment, c'était un gros fêtard). Il s'est tapé la moitié des filles de l'Uni. T'as intérêt à faire gaffe à tes fesses, Rachel !
- Il ne m'a pas draguée ! m'étais-je défendue, peu désireuse de passer pour une fille facile.
À moins que j'ai voulu le défendre, lui ?
- Il te trouve peut-être trop coincée, avait persiflé Damien, un blond plutôt beau gosse qui, lui, avait tenté sa chance avec moi, et que j'avais rembarré sèchement tant il s'était montré grossier.
Je lui en avais voulu d'avoir dit ça, et je m'en étais voulu de prendre son jugement autant à cœur. Maintes fois, les jours suivants, je me suis demandé s'il n'avait pas raison. Quelle sotte j'étais de me mettre la rate au court-bouillon pour un mec ! Mais je n'arrivais pas à m'en empêcher.
Et c'était d'autant plus difficile que Chris n'arrêtait pas de venir me voir. Je le croisais tout le temps, et plusieurs fois au cours de ces deux dernières semaines, il m'avait abordée pour me demander de mes nouvelles. C'était vraiment gentil de sa part, mais chaque fois, j'étais gênée. Je bafouillais, consumée par l'angoisse, je transpirais, j'étais pétrifiée. Et après, je me détestais d'être aussi sensible.
En plus, ces petites conversations impromptues apportaient de l'eau au moulin de mes camarades de classe, qui se moquaient de moi et pariaient entre eux sur le temps qu'il faudrait à Chris pour me mettre dans son lit. Les salauds !
J'avais redouté l’ambiance en prépa, et mes pires craintes semblaient se réaliser. En trois semaines de cours, on m’avait déjà fait croire une fois qu’un cours avait été annulé, pour que je le rate, et la clique de Damien s’était liguée contre moi en khôlle pour que je perde mes moyens pendant que l’intervenant m’interrogeait. Je les détestais. Tout le monde, dans mon cursus, savait que les places en école supérieure seraient chères, et que seuls les meilleurs arriveraient à y entrer. Le programme était chargé, les cours intensifs, et les profs nous mettaient la pression. Nous avions démarré sur les chapeaux de roues ; je me félicitais d'avoir bien préparé la rentrée et de m'être avancée sur les leçons dès que j'avais eu connaissance de nos matières.
Chaque soir, je travaillais sur mes cours jusqu'à 23h, je potassais tous les bouquins que je pouvais trouver à la BU, et profitais de la moindre heure de libre pour réviser. J'avais écumé les bouquinistes du centre-ville, et avais trouvés certains livres intéressants qui me permettaient de travailler chez moi. Maman se chargeait de tout à l'appartement, ménage, courses, préparation des repas et lessive, ce qui me dégageait du temps pour mes études. Je lui en étais profondément reconnaissante, surtout quand j'entendais mes condisciples se plaindre d'avoir dû attendre des heures pour qu'une machine à laver se libère à la laverie automatique, ou pester contre la cuisine de la résidence universitaire. Moi, je n'avais pas à me préoccuper de tout ça, grâce à maman.
Il y avait trois autres filles dans ma classe. L'une d'elle, Clarisse, était sympa ; les deux autres, Julie et Lydia, m'attiraient nettement moins. Lydia avait l'air d'une pétasse, et Julie semblait à moitié autiste – et pour qu'une fille aussi peu sociable que moi porte ce jugement sur quelqu'un, ce n'était pas pour rien. En trois semaines de cours, je crois que je n'avais pas encore entendu le son de sa voix. J'avais discuté deux ou trois fois avec Clarisse, une petite brune à lunettes, avec quelques kilos en trop ; elle avait un humour décapant, parfois un peu trop incisif, mais qui visait toujours juste. Je n'aurais pas aimé en faire les frais. Cependant, elle semblait heureusement bien m'aimer, et je n'avais eu jusqu'ici aucun problème avec elle.
Rémy restait toutefois mon ami le plus proche. Je me sentais à l'aise avec lui, et j'aimais bien qu'on révise ensemble. Nous traînions assez souvent tous les trois, notamment pour déjeuner au restaurant universitaire le midi. Parfois, d'autres élèves de la classe se joignaient à nous. Lydia mangeait avec nous ce midi-là quand Chris s'avança vers notre table, son plateau à la main.
- Salut Rachel, dit-il avant d'adresser un signe de tête à mes compagnons. Tu as cinq minutes ? Je voudrais te parler d'un truc.
- Euh... oui, d'accord...
Je ne savais pas trop quoi faire, vu que je n'avais pas fini de déjeuner. Étais-je censée laisser refroidir mon assiette et le suivre ?
Chris jeta un coup d'œil à mon plateau, et lança :
- Tu n'as qu'à venir manger avec moi. Enfin si ça ne t'ennuie pas.
- Non, je... j'arrive.
Je me levai en essayant d'ignorer la manière dont mes camarades de classe dévisageaient Chris, avec plus ou moins de discrétion – Lydia bavait carrément devant lui. Je pris mon plateau, et suivis mon tuteur à travers la salle bondée. L'attention dont nous étions l'objet de la part des étudiants attablés me filait des sueurs froides. J'avais le palpitant à deux mille en me demandant ce que tous ces gens qui nous observaient pensaient en nous voyant ensemble. Est-ce qu'ils croyaient qu'on sortait ensemble ? Est-ce qu'ils pensaient que Chris couchait avec moi ? J'étais si mal à l'aise que j'en avais la nausée.
Je fus soulagée quand nous nous assîmes l'un en face de l'autre, et que la curiosité dont nous étions la cible diminua.
- Comment ça va, depuis lundi ? me demanda Chris en remuant son poulet aux champignons avant d'en prendre une bouchée.
- Bien. Rien de neuf, répondis-je en essuyant discrètement mes mains moites sur mon jean. Et toi ?
- Oh, ça va. J'ai pensé à un truc, concernant Supaéro. Je suis allé faire un tour sur leur site, et j'ai un peu fouiné sur les forums étudiants. Tu sais qu'ils ont des clubs super intéressants, là-bas ?
Je ne voyais pas du tout où il voulait en venir.
- Euh... non, je...
Chris fit faire une pirouette à sa fourchette.
- Attends, je vais t'expliquer. Leur truc, c'est l'aéronautique. Ils ont des clubs d'aéromodélisme, de fabrication de drones, de robotique. Regarde, je t'ai fait une sortie papier.
Il fouilla dans sa besace de l'armée et en sortit une feuille un peu froissée, qu'il posa sur la table.
- J'ai repensé à ton histoire de dossier, et je me suis dit que ça pourrait être carrément un plus, pour toi, si tu pratiquais une de ces activités. Histoire d'avoir l'air des leurs ! ajouta-t-il avec un de ses irrésistibles sourires.
C'était un geste tellement prévenant de sa part, et il était tellement beau, avec ses lèvres brillantes et ses piercings qui étincelaient sous la lumière un peu trop forte du restaurant, que j'en restai muette, abasourdie, et à vrai dire complètement chamboulée. Le sourire de Chris s'affadit.
- Regarde les activités techniques, précisa-t-il en montrant du doigt un des paragraphes sur la feuille. Certaines sont un peu trop spécialisées, mais pour d'autres, comme l'aéromodélisme, tu peux trouver d'autres clubs en ville où les pratiquer. Qu'est-ce-que tu en penses ?
Je me forçai à réagir. Je ne voulais pas qu'il croie que je me fichais de ce qu'il avait fait pour moi.
- Je... je ne sais pas quoi dire... bafouillai-je. Merci. C'est... je pense que c'est une super idée.
Le sourire de Chris retrouva son éclat. Il tira une autre feuille de sous la première, et dit :
- Regarde. Je ne savais pas trop ce qui t'intéresserait, alors je t'ai fait une liste des associations toulousaines qui pratiquent la robotique, l'aéromodélisme, ou la construction de mini-drones. Ce n'est qu'un premier jet. Il doit y avoir d'autres activités de ce type qui pourraient faire bien sur ton dossier d'admission. En plus, tu pourrais sûrement te faire des relations dans ces clubs, rencontrer des gens qui partagent la même passion que toi. J'avoue que certains pourraient me tenter, moi aussi.
La perspective de pouvoir pratiquer une activité extra-scolaire avec Chris me soulevait d'enthousiasme - et de panique. Je ne me lassais pas de sa compagnie, je n'en avais jamais assez. Pouvoir passer plus de temps avec lui faisait battre mon petit cœur de midinette.
- Ce serait génial, osai-je prononcer tout haut.
Chris hocha la tête en souriant.
- Je pense que ça pourrait nous aider tous les deux dans nos projets d'avenir.
Cette phrase aurait pu me doucher, mais pas du tout. J'adorais l'idée que nous partagions cette même passion pour l'espace. Ce point commun entre nous me faisait chaud au cœur.
- Ça m'est venu comme ça, hier soir, reprit-il. Je fouillerai un peu plus ce soir, chez moi, pour essayer de trouver d'autres associations en lien avec l'aéro. Il doit y en avoir plein, ici.
- Tu as sûrement raison. On est dans l'Aerospace Valley, après tout !
Chris éclata de rire, et je me joignis à lui. J'étais tellement heureuse de partager ce moment d'enthousiasme avec lui ! Et je tombai encore plus amoureuse de lui...


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EXTRAIT N°1 :


Il lui arrivait de me toucher, que ce soit pour attirer mon attention ou pour me réconforter, il me faisait la bise, et bien sûr il y avait ces moments magiques sur sa moto où nous étions pressés l'un contre l'autre. Et chaque fois, c'était tout mon corps qui lui faisait fête, qui s'éveillait tout entier, qui se tendait vers lui, avide d'en obtenir davantage. Je menais une véritable guerre contre mon propre corps pour éviter qu'il ne me trahisse. Il fallait que je me fige, voire que j'arrête de respirer, que je maîtrise l'expression de mon visage, pour m'empêcher de me pendre au cou de Chris, pour m'empêcher de le serrer contre moi, pour m'empêcher de retenir ses mains sur moi.
                Je devenais plutôt forte à ce jeu-là. Même si ce n'était pas un jeu, mais plutôt une torture. Une torture délicieuse, douloureuse, un vrai supplice de Tantale. J'étais affamée, mais je n'avais jamais droit qu'à quelques miettes. Cependant, je les chérissais, ces miettes, je les savourais sur le moment, puis me les repassais en pensée, me remémorant chaque détail, ce qui ne faisait qu'entretenir ma faim. J'étais pathétique, mais je ne pouvais renoncer à Chris. Je me balançai sur la lame d'un couteau, en équilibre entre l'amitié et le désir, entre le manque et ces petites miettes de contacts physiques que je récoltais et conservais dans ma mémoire comme un avare ses pièces d'or.



EXTRAIT N° 2 :

Elle m'examina de la tête aux pieds d'un regard critique, et dit :
- Tu devrais t'habiller un peu plus sexy. Le week-end, les gars aiment se lâcher, et ils te donneront de bons pourboires s'ils pensent avoir leur chance. Tu es mignonne, tu devrais te mettre plus en valeur.
Elle, elle portait un jean taille basse très serré et un top décolleté et moulant. Je rougis et me défendis :
- Mais Chris m'a dit que je devais me sentir à l'aise...
Elle fit la moue.
- Mouais. Si tu veux mon avis, il prêchait pour sa paroisse.
- Quoi ?
- Il n'a pas envie que d'autres types te tournent autour, articula-t-elle lentement, comme si j'étais une demeurée, en me regardant avec une condescendance amusée.
- On ne sort pas ensemble ! répliquai-je, mal à l'aise, sans parvenir à dissimuler complètement que j'en étais désolée.
Léna haussa les sourcils.
- Chris n'est pas le genre à avoir une petite amie. Il baise, c'est tout.
Aïe ! Ça, ça faisait mal !
- Mais il t'aime bien, ça se voit. Il te trouve sans doute
trop jeune et trop innocente...
Bon sang, ça se voyait donc à ce point ! me lamentai-je intérieurement.
- ... mais ça ne veut pas dire que tu ne lui plais pas. Tu connais l'histoire du chien du jardinier ?
Là, j'étais paumée. Léna dut lire ma confusion sur ma figure, car elle m'expliqua :
- Le chien du jardinier n'aime pas les choux, mais empêche tout le monde de les manger. Chris, c'est le chien, et toi, le chou.
J'éclatai de rire, malgré mon malaise, parce que c'était absurde et drôle. Léna rit avec moi. Elle me tapota l'épaule.
- Il changera peut-être d'avis, mais si j'étais toi, je ne m'investirais pas avec lui. Chris est un aimant à filles, et ce genre de mec ne reste pas fidèle longtemps. Tu finiras inévitablement par souffrir. Alors écoute mon conseil, c'est gratuit : laisse tomber l'espoir d'avoir une vraie histoire avec lui, parce que ça n'arrivera pas. Et si tu couches avec lui, tu bousilleras votre relation. Gardes-le comme ami, mais conserve tes distances avec lui.

2 commentaires:

  1. je viens de le finir, ce fut un véritable coup de coeur, vraiment j'ai adoré le style, la tendresse et l'intensité. Vivement la suite !

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  2. Merci Valérie, ça me fait très plaisir ! J'espère que ça te donnera envie de continuer à lire mes livres ;-)

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