La Sorcière Maudite

Cette romance érotic-fantasy est toujours en cours d'écriture.
Les chapitres postés ici sont donc susceptibles d'être modifiés. Je vous tiens au courant pour la publication !




Chapitre 1 - Fevria


Serena mit tous ses charmes en place avant de quitter la cave où elle avait passé la nuit. Ils ne suffisaient pas à contrer la malédiction, mais lui permettaient d’en atténuer les effets. Le sort de dissimulation, caché dans son collier d’apparence banale et bon marché, la rendait aussi discrète que possible, et les différents charmes d’illusion dont elle se barda, la faisaient apparaître aux yeux de tous comme laide et difforme, et donnaient ainsi une explication à la haine et au mépris que la malédiction déclenchait chez tous ceux qui posaient les yeux sur elle.
Elle avait décidé d’entrer dans la Capitale aux premières lueurs de l’aube, en espérant que les soldats de la garde seraient moins alertes, et que la mauvaise lumière l’aiderait à se fondre dans la masse des paysans qui affluaient à cette heure-ci pour monter leur étal sur la Grand-Place du marché. Avec un peu de chance, elle parviendrait à se mêler à un groupe et à s’y dissimuler.
Serena rassembla ses effets dans son baluchon, et se glissa dehors en prenant garde de ne pas se faire remarquer. Les rues encore enténébrées étaient pratiquement désertes, elle ne croisa qu’un fêtard endormi dans son vomi, et un chat qui sauta furtivement par-dessus le muret d’une cour. Ce quartier, où elle était arrivée la veille, se situait dans les faubourgs de la Capitale, en dehors des remparts qui abritaient le palais du Roi, les bâtiments officiels, les quartiers riches et la Grand-Place.
Une fois parvenue à l’artère principale, celle qui desservait la Porte Ouest de la Ville, elle se fondit dans l’ombre d’une porte cochère, et demeura quelques instants immobile, le temps d’évaluer la situation. Une longue file de charrettes tirées par des bœufs ou des chevaux de trait aux lourds sabots, s’étendait déjà sur plusieurs dizaines de mètres devant les grilles toujours closes. Quelques équipages plus élégants se détachaient ça et là, sûrement des nobles ou de riches bourgeois en visite ou de retour de voyage.
Serena hésita. Devait-elle attendre que les gardes ouvrent la grille, ou valait-il mieux tenter de se trouver tout de suite un groupe suffisamment disparate pour qu’elle puisse s’y fondre sans se faire remarquer ? Le son lourd et métallique des bottes cloutées des soldats la tira de son dilemme, et elle se hâta de rejoindre la file avant qu’ils n’ouvrent la grille. Elle se dirigea vers une charrette bâchée autour de laquelle patientaient des hommes et des femmes vêtus à peu près comme elle ; ils venaient probablement de la province de Westin, et l’odeur de suint qui émanait de leur charrette lui indiqua qu’ils venaient vendre la laine de leurs moutons, principale source de revenu de cette région au sol ingrat.
Elle avait repéré ce groupe comme prometteur, car un homme rougeaud et une femme corpulente s’y disputaient sans retenue, attirant ainsi l’attention de la foule désœuvrée. Leurs compagnons s’imagineraient qu’elle s’était approchée pour mieux écouter les insultes gratinées que s’échangeait le couple, tandis que les autres penseraient qu’elle faisait partie des marchands de laine.
Comme la file avançait lentement vers les grilles à présent ouvertes, Serena se félicita de son choix. Personne ne faisait attention à elle. Elle n’avait rien à se reprocher, mais les sorcières n’étaient pas les bienvenues dans la Capitale, ni les souillons solitaires ; même si rien dans son apparence ne la désignait comme faisant partie de cette race éminemment suspecte, son apparence loqueteuse n’inspirait pas davantage la confiance. Sa robe était sale, rapiécée cent fois, délavée, ses cheveux, emmêlés de n’avoir pas vu un peigne depuis des semaines.
Son apparence ne gênait pas les paysans avec qui elle frayait d’ordinaire, ils n’étaient pas mieux lotis qu’elle, mais en Ville, elle avait l’air d’une mendiante ou d’une raclure d’écurie. Les soldats ne la laisseraient jamais rentrer si elle se présentait seule. Or Serena avait un besoin vital de faire un séjour à Fevria.
Ses yeux s’humidifièrent, et elle se mordit l’intérieur de la joue pour ne pas céder aux larmes, tandis que les derniers mots de sa mère résonnaient dans son esprit « Va retrouver ton père ! ». Serena la revoyait, comme si c’était hier, entraînée vers la place d’un village perdu au fin fond de la campagne Gaylash, par deux robustes gaillards aux muscles plus épais que leur cerveau superstitieux. Ses ongles cassés s’enfoncèrent dans ses paumes tandis que l’image des flammes dévorant le corps de sa mère submergeait son esprit. Et cette odeur… elle était incrustée dans ses narines, elle la sentirait jusqu’à la fin de ses jours. Une odeur de chair brûlée, comme quand elle oubliait sa brochette de lapin au-dessus de son feu de camp. Sauf que c’était sa mère, qui brûlait.
Ses hurlements résonnaient encore dans ses oreilles…
Serena ne savait pas grand-chose sur son géniteur. Elle espérait qu’il était toujours en vie, et qu’il vivait toujours à la Capitale. Elle espérait surtout qu’il l’aiderait à annuler la malédiction qui pesait sur elle. Ce n’était déjà pas facile d’être une magicienne naturelle, dans un monde dominé par l’Ordre, mais avec la malédiction, cela devenait problématique de simplement rester en vie.
Quatre années avaient passé depuis que la magicienne de Swan l’avait enchaînée sur l’autel de pierre, quatre années émaillées de fuites, de cachettes et de solitude. Sa mère était morte depuis plus d’un an, et il lui avait fallu tout ce temps pour gagner la Capitale, le plus souvent à pied, en survivant comme elle pouvait. Sa mère et elle avaient passé l’essentiel des trois années précédentes dans une masure abandonnée au fond des bois, dans une forêt de Gaylash. Elles mangeaient ce qu’elles chassaient et ce qu’elles cueillaient ; cette vie simple n’avait pas déplu à Serena, bien que la solitude lui pesât de temps à autres. La compagnie de gens de son âge lui manquait parfois.
Tout avait basculé quand une femme du village le plus proche était tombée par hasard sur leur petite cabane. Elle les avait abordées, en devinant tout de suite qu’elles étaient des « sorcières », et avait supplié Jenna, la mère de Serena, de l’aider : après huit grossesses, elle n’en pouvait plus d’être enceinte. Jenna avait longuement hésité à lui fournir les plantes contraceptives ; cependant, son devoir envers la Déesse lui imposait de venir en aide à ses sœurs humaines.
Serena ignorait comment cette idiote s’était débrouillée, mais son mari avait découvert le pot aux roses, et le moins qu’on puisse dire, c’était qu’il l’avait mal pris. Non seulement il avait battu son épouse comme plâtre, mais il avait dénoncé Jenna au conseil du village. Et ce fut ainsi que sa mère termina au bûcher.
Serena n’avait guère d’amitié pour l’humanité, avant cet épisode tragique, mais ce jour-là, elle découvrit la haine. Si elle en avait eu le pouvoir, elle aurait tué tous ces ignorants superstitieux qui sur la place de ce bourg abandonné des dieux, se félicitaient bruyamment d’avoir éliminé une sorcière noire. Sauf que sa mère n’en était pas une. Jenna avait le cœur sur la main, jamais elle n’aurait nui à quiconque délibérément. Elle ne faisait que respecter ses vœux, en soignant et en aidant dans la mesure de ses moyens, tous ceux qui venaient vers elle. Et voilà comment on l’en avait récompensée…
Serena n’avait plus jamais, depuis, fait usage de ses dons au bénéfice d’un autre être humain. Elle ne soignait que les animaux, et en secret. Elle avait trop peur de subir le même sort que sa mère si on venait à la soupçonner d’être une sorcière.
La jeune fille se reprit quand la file avança de quelques mètres, et s’obligea à reprendre pied dans le présent. Ce n’était pas le moment de rêvasser. La dispute du couple s’était terminée sans qu’elle s’en aperçoive.
Elle se tendit à mesure que le groupe qu’elle avait rejoint se rapprochait de la Porte. Quatre gardes en uniforme noir et or, les couleurs du Régent, filtraient les arrivants en les examinant, eux ainsi que leur cargaison, et en leur posant quelques questions de routine. Quand ce fut finalement leur tour de passer l’inspection, Serena sentit son cœur se mettre à battre si fort qu’elle craignit que les soldats ne l’entendent. Elle-même en était assourdie, si bien qu’il lui fallut plusieurs minutes avant de saisir qu’il y avait un problème.
Un des gardes menait une conversation tendue avec le chef du groupe des marchands de laine :
- La taxe est obligatoire ! insistait le soldat, qui arborait un air sévère et une discrète bedaine.
- J’vois pas pourquoi ! se plaignit l’homme rougeaud qui se disputait quelques minutes plus tôt avec la femme corpulente. C’est donc un privilège qu’y faut payer, d’pouvoir vend’ not’ laine dans la Ville ?!
- C’est comme ça, et pas autrement ! décréta la garde. Soit vous payez, soit vous partez !
- Quarante sols ! C’est bien trop cher ! protesta le marchand au teint couperosé. Vous savez c’que ça r’présente ? C’est six kilos d’laine ! Six kilos, mon bon m’sieur ! Vous rendez-vous compte ?!
Comprenant que le paysan s’apprêtait à une longue négociation, Serena chercha à esquiver le groupe, comptant sur la diversion provoquée par la discussion pour échapper à la vigilance des soldats. Elle se faufila derrière la charrette, au bout de laquelle s’étaient rassemblés les autres, et regarda à gauche et à droite avant de se mettre à courir. Elle avait presque atteint l’angle de l’entrée quand une grande main se referma sur son bras ; son élan brusquement coupé la fit heurter une silhouette massive, presque aussi dure que la pierre.
- Eh toi ! Où est-ce que tu crois t’enfuir comme ça ? fit une grosse voix d’homme.
Terrifiée d’avoir été prise sur le fait, en train d’essayer de resquiller, Serena leva les yeux vers le visage contrarié du soldat qui la retenait fermement. Ses cheveux d’un blond sale et gras lui retombaient sur le front, plissé sur ses petits yeux porcins. Haletante, la jeune fille ne sut comment justifier son geste.
Le garde la traîna jusqu’au groupe agglutiné de l’autre côté de la charrette, et les apostropha d’un tonitruant :
- Elle est avec vous, cette souillon ?
Les marchands de laine la fixèrent d’un air étonné puis dégoûté. Serena baissa les yeux sous cet examen qui la mettait au supplice. Craignant le pire, elle pria la Déesse de lui venir en aide. Même le charme de dissimulation ne pouvait lutter contre cette attention collective, maintenant que le garde l’avait attirée sur elle, et la malédiction fonctionnait à plein : malgré ses paupières à demi-closes, la jeune fille sentait l’hostilité des regards qu’on braquait sur sa personne.
- Jamais vue d’ma vie, entendit-elle.
Des murmures approbateurs saluèrent cette sortie, tandis que d’autres renchérissaient dessus. Serena ne pouvait plus compter que sur son apparence modifiée par ses charmes d’illusion, qui était censée inspirer la pitié : une pauvre vieille femme bossue au bras gauche atrophié.
- Pitié, messire, osa-t-elle implorer, je voulais juste économiser les deux sols du péage.
Elle fouilla dans sa ceinture et en extirpa la pièce qu’elle avait volée quelques jours plus tôt.
- Mais j’ai l’argent, messire, le voici.
Le soldat, qui la tenait toujours par son bras « valide », la dévisagea d’un air soupçonneux.
Elle serait peut-être passée si un homme grand et voûté, vêtu de la houppelande traditionnelle des mages, n’était soudain intervenu.
- Cette femme est une sorcière noire, dit-il d’un ton calme et assuré en avançant sous le porche. Ne la laissez pas entrer.
Des murmures horrifiés s’élevèrent tout autour de Serena, et tout le monde s’écarta d’elle. Même le soldat qui la retenait faillit la lâcher ; elle sentit sa main trembler avant de se raffermir autour de son bras.
- Je ne suis pas une sorcière noire ! protesta-t-elle, affolée.
- J’ai senti la puanteur de ta magie démoniaque à plus d’une dizaine de mètres de distance, railla le mage. Et tu oses nier l’évidence ?!
C’était bien sa veine, se lamenta intérieurement Serena. Un Clairvoyant ! Il fallait qu’un Clairvoyant se trouve dans la même file d’attente qu’elle, en ce jour précis. Elle n’arrivait pas à croire à une telle malchance.
Bien évidemment, ce n’était pas elle, qui puait la magie noire, mais sa malédiction, qui lui collait comme une seconde peau, et dont, malgré tous leurs efforts, ni elle ni sa mère n’avait réussi à se débarrasser. Aucune des amies magiciennes de Jenna n’était parvenue à l’éliminer non plus.
- Qu’est-ce qu’on doit faire d’elle, messire Aldric ? demanda le garde qui la maintenait dans son étreinte d’acier.
- Faites-la escorter jusqu’aux geôles du Collège. Un ami à moi sera ravi de cette occasion d’étudier une sorcière noire de près.


Chapitre 2 – Les geôles


Quand je sortis de ma réunion du Conseil, un messager m’attendait dans l’antichambre. Je pris le parchemin enroulé qu’il me tendit en s’inclinant poliment, et le lus : « J’ai une surprise pour toi. Viens me retrouver au sous-sol aussi vite que possible. Aldric ».
Intrigué, je me hâtai de descendre les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée, avant d’emprunter ceux, beaucoup plus étroits, qui menaient aux caves du Collège. Elles s’étalaient sur plusieurs niveaux ; les unes servaient à des expériences magiques nécessitant la plus complète obscurité, tandis que d’autres abritaient soit des réserves, soit des cellules dans lesquelles étaient enfermés des mages renégats, ou encore des victimes de sorts que personne n’avait réussi à soigner.
Je me demandais ce que mon vieil ami avait encore été inventer. Nous menions des recherches sur l’origine de la magie, et je me dirigeai donc tout naturellement vers le laboratoire où nous avions coutume de travailler. Cependant, un des gardes du Collège m’arrêta en chemin.
- Monseigneur ! m’interpella-t-il au palier du premier sous-sol. Messire Aldric m’a envoyé vous guetter, pour vous escorter jusqu’à lui.
Je haussai les sourcils de surprise. Allons bon, Aldric n’était donc pas au labo ?
Je suivis le garde jusqu’à la prison, qui était lourdement protégée à la fois par des sorts puissants de confinement, et par une escouade de gardes armés, secondés par un mage de deuxième catégorie. Je saluai ce dernier, Jerum, et échangeai quelques mots de politesse.
- Alors, que me réserve donc Aldric ? l’interrogeai-je avec curiosité.
Jerum sourit.
- Il m’a recommandé de ne rien vous dire, monseigneur. Juste que vous n’allez pas être déçu. Il a mis la main sur un spécimen rare.
La curiosité me dévorait, à présent, et je me dépêchai de rejoindre mon ami, qui m’attendait dans la salle de repos des invités. Il était tranquillement assis à une table, devant une collation de café et de petits feuilletés.
- Ah ! Te voilà enfin ! furent ses premiers mots. Je t’attends depuis plus d’une heure ! La séance a duré plus longtemps que d’habitude.
- En effet. Toujours ce problème d’approvisionnement en mercure.
- Vous avez trouvé une solution ?
- Je pense qu’on est en passe de résoudre la situation. On envoie Larian faire plier le Seigneur Dimas.
- Bonne idée. Ce gars est très persuasif.
Nous en rîmes tous les deux.
- Vas-tu me dire pourquoi tu m’as fait venir ? lui demandai-je. Jerum m’a parlé d’un spécimen rare.
- Quel bavard, celui-là ! maugréa Aldric.
Puis son visage s’éclaira, et il enchaîna :
- Tu ne vas pas le croire ! s’écria-t-il avec un sourire réjoui. Dire que je suis tombé dessus par hasard… Franchement, je devrais mettre ma chance en bouteille, je ferai fortune.
- De quoi s’agit-il ? le pressai-je avec impatience.
- Le mieux, c’est que tu voies par toi-même. Allons-y tout de suite !
Il se leva d’un bond de sa chaise et s’élança vers la porte. Je lui filai le train tandis qu’il avançait à grands pas dans les couloirs sinistres de la prison.
Il s’arrêta devant une porte marquée du numéro 5, et entra. Les cellules numérotées de 1 à 10 étaient réservées aux prisonniers dangereux ; une vitre protégée magiquement permettait de les observer en toute sécurité.
La pauvresse difforme recroquevillée dans un coin de la cellule avait l’air totalement inoffensive, mais j’étais un mage, et les mages ne se fient pas aux apparences. Je me concentrai sur elle en passant en clairevision, et frémis en découvrant le degré de noirceur de son aura. J’en avais rarement examiné de si sombre, à part chez les quelques mages renégats qui avaient passé des pactes démoniaques.
Mais cette femme ne ressemblait pas aux rares magiciennes de notre ordre. D’une part, je les connaissais presque toutes, tant elles étaient peu nombreuses, et d’autre part, elle était manifestement pauvre. Or les mages qui passaient des pactes avec des démons le faisaient généralement pour obtenir le pouvoir et la fortune. Soit le démon avait arnaqué cette malheureuse, soit elle se cachait sous ces oripeaux. Une espionne ? Mais envoyée par qui ? Quel mage aurait l’audace de marquer ainsi une femme et de l’envoyer nous espionner ? Et dans quel but, d’ailleurs ? Nous voler nos recherches ? Ça n’avait pas de sens.
- Où l’as-tu trouvée ? demandai-je à Aldric sans lâcher la prisonnière des yeux.
- Elle essayait de rentrer en douce dans la Ville. Ces imbéciles de gardes ont failli la laisser passer. Heureusement que je rentrais justement de Malmaison, je l’ai identifiée immédiatement et leur ai demandé de la conduire ici.
- Par les cornes du diable… soufflai-je, horrifié par l’idée d’une telle créature errant en toute liberté entre les murailles de notre cité. Tu as bien fait.
- Je sais. Une sorcière noire… Je n’arrive pas à croire que…
- Quoi ?
- Une sorcière noire. N’est-ce pas évident ?
- Tu crois ? Elle n’est pas possédée ?
- Non, voyons ! Fichue vitre magique ! Viens la voir de plus près, tu vas comprendre.
Nous ressortîmes dans le couloir et Aldric fit signe au garde devant la porte de la cellule de nous ouvrir.
La pièce était entièrement nue ; le seul objet présent était un pot de chambre en terre cuite. Pas de drap, pas de couverture, pas même de paille ; certains mages de feu en auraient profité pour invoquer leur esprit familier, pour allumer un incendie pouvant faire fondre jusqu’aux murs de pierre.
La prisonnière était repoussante, presque pitoyable dans ses haillons rapiécés, avec son bras gauche plus petit que le droit, et qui semblait paralysé. Elle releva légèrement la tête et nous observa avec crainte de sous sa tignasse emmêlée et crasseuse.
- Lève-toi ! lui ordonna Aldric sans douceur.
Elle s’exécuta maladroitement, en s’appuyant contre le mur. Je lui donnais une quarantaine d’années, car la pauvreté usait rapidement les gens. Son visage était parsemé de plaques rouges, ridé et sale. Quand elle fut debout, je m’aperçus qu’en plus de son bras déficient, elle était bossue. Quelle affreuse créature !
La clairevision n’arrangeait son cas en rien. Son aura était dégoûtante, d’un noir poisseux qui m’intimait de rester à distance. Instinctivement, je ne voulais rien avoir à faire avec cette caricature humaine. Mais je combattis ma réaction et m’approchai prudemment, en reniflant discrètement.
Aldric avait raison. Aucune senteur de souffre chez cette femme, aucun écho démoniaque. Elle n’était pas possédée. Il s’agissait bel et bien d’une sorcière noire.
Un frisson d’excitation me parcourut l’échine. Bon sang, elles se cachaient bien, ces garces malfaisantes, et se faisaient de plus en plus rares. Quelle chance qu’Aldric soit tombé sur l’une d’elles ! L’étudier m’apporterait sûrement des tas d’informations sur la magie sauvage. Mes recherches sur l’origine de la magie allaient sûrement avancer à pas de géant grâce à cette horrible créature.
- Merveilleux… soufflai-je.
- N’est-ce-pas ? fit Aldric d’un ton réjoui. Je savais que tu serais content.
- Je suis carrément ravi ! Je ne sais pas comment te remercier.
- Une caisse de mercure fera l’affaire, répondit Aldric avec un sourire satisfait.
- Tu es dur en affaire, mais ton cadeau mérite bien ça. Quand je pense à toutes les expériences que je vais pouvoir faire sur elle…
La prisonnière prit un air encore plus effrayé en entendant ces mots. Ses yeux étaient déconcertants. Vert clair, ils donnaient une fausse impression d’innocence et de vulnérabilité. J’en détournai hâtivement les miens, en repoussant la pitié et le remord qui s’élevaient en moi.
Cette créature était malfaisante, elle n’avait rien d’innocent ou de vulnérable. J’endurcis mon cœur en me disant que ce regard n’était qu’une illusion qu’elle projetait. Elle devait porter des amulettes sur elle, pour inspirer la pitié plutôt que la crainte et la haine que ses pouvoirs provoquaient naturellement sur autrui.
- Je dois malheureusement te laisser, sinon je vais être en retard pour mon cours, soupira Aldric. Mais je compte sur toi pour tout me raconter ce soir. On se retrouve pour le dîner ? Tu ne vas pas chez ton frère ?
- Pas ce soir. Retrouvons-nous dans mes appartements, je ferai apporter un repas.
- Parfait. A tout à l’heure, alors. Amuse-toi bien !
Je marmonnai un assentiment, et entendis la porte s’ouvrir puis se refermer derrière moi.
- Je vous en supplie, messire, ne me faites pas de mal !
La voix de la créature était étonnamment jeune. On aurait dit celle d’une jeune fille, pas celle d’une femme âgée, et encore moins celle d’une redoutable sorcière noire. Décidément, quelque chose clochait chez cette créature. Il fallait que j’en aie le cœur net. Je voyais le cordon d’un collier autour de son cou, dont le pendant se perdait sous le col de sa robe bleu marine délavée ; c’était peut-être le support d’un charme.
- Ôte ton collier, ordonnai-je à la sorcière.
Le bref éclair d’affolement dans ses yeux confirma mon soupçon.
- C’est un bijou sans valeur, messire, protesta-t-elle. Mais c’est ma mère qui me l’a offert, ne me le prenez pas, je vous en prie.
- Enlève ce collier, ou j’appelle le garde, et c’est lui qui te l’ôtera.
Sa main droite tremblait quand elle la leva vers sa nuque. Avant même qu’elle l’ait complètement retiré, je fus frappé de plein fouet par les miasmes nauséabonds de son aura, démultipliés par cent. Je faillis suffoquer, et instinctivement, reculai d’un pas en retenant ma respiration. Mais ce qui émanait d’elle n’avait rien à voir avec une odeur. Cette malfaisance extrême venait de son être, pas de sa peau. Un long bain ne suffirait pas à l’en débarrasser. Rien ne pourrait la rendre pure. Elle était mauvaise, profondément, intrinsèquement, je le sentais.
Je ne fus pas dupe des larmes qui humectaient son regard trompeusement innocent. Je pris du bout des doigts le collier qu’elle me tendait en détournant la tête.
- Il s’agit bien d’un charme, commentai-je en examinant le bijou, une simple cordelette au bout de laquelle pendait une petite bourse en cuir.
- Non ! s’écria-t-elle en tendant la main lorsque je fis mine de l’ouvrir.
- N’approche pas, sorcière ! criai-je en reculant pour l’empêcher de me toucher.
Mon cœur s’emballait de terreur à l’idée que ma peau puisse entrer en contact avec cette répugnante créature.
La porte s’ouvrit, et le garde qui la surveillait passa la tête dans l’entrebâillement.
- Monseigneur, avez-vous besoin d’aide ?
- Surveillez-la pendant que j’examine le contenu de cette bourse.
- À vos ordres, monseigneur.
- Ne la touchez pas, surveillez-la seulement.
Le garde jeta un regard suspicieux à la sorcière.
- Elle est dangereuse ?
- En effet. Redoutable, même. Ne la quittez pas des yeux.
- Oui, monseigneur, fit le garde en se redressant.
J’ouvris la bourse et en fis tomber le contenu dans la paume de ma main, préalablement recouverte de mon mouchoir ; je me méfiais de ce que pouvait receler le petit sac. Rien de redoutable pourtant, à première vue : des graines, un petit morceau de verre coloré, et un objet rabougri que j’identifiais finalement comme un bout de viande séchée. Comment de tels rebuts pouvaient-ils masquer l’aura mortelle et répugnante de la sorcière ? J’avais étudié le peu d’ouvrages consacrés à la magie sauvage, je savais donc que les sorcières utilisaient le principe de sympathie pour leurs sorts. Cependant, cela demeurait très mystérieux.
- Ne bouge pas, toi ! intima agressivement le garde à la prisonnière, et je relevai la tête en me tournant vers eux.
- Qu’est-ce qu’elle a fait ? interrogeai-je.
- Elle a bougé, répondit le garde d’un ton méfiant qui dissimulait plutôt bien la peur que révélait son regard.
Il avait la main sur la matraque pendue à sa ceinture.
- N’exagérez pas non plus, je ne pense pas qu’elle puisse lancer des sorts sans aucun matériel.
Néanmoins, je n’en étais pas sûr. Je ne pouvais pas en vouloir au malheureux homme de se méfier et d’avoir peur. On savait si peu de choses sur les sorcières noires ! Soit il en restait très peu, soit elles se cachaient bien.
Je remis les cochonneries dans la bourse, et la glissai dans ma poche. La sorcière me regarda faire avec désespoir.
- Tu ne te cacheras plus derrière ce charme, lui dis-je sévèrement. Donne-moi les autres.
Elle entrouvrit sa bouche fripée, révélant des dents éparses et jaunâtres, en une parodie d’étonnement.
- Je n’en ai pas d’autre, messire.
- Monseigneur ! la corrigea le garde en donnant un petit coup avec sa matraque dans son bras valide. Parle à monseigneur avec le respect qui lui est dû !
- C’est sans importance… euh…
- Padrig, se présenta le garde en s’inclinant légèrement, un exercice délicat, car il gardait bien les yeux sur la sorcière, comme je le lui avais ordonné. Padrig, monseigneur, pour vous servir.
Un homme discipliné, ce Padrig. J’appréciais son zèle. On ne pouvait confier la surveillance de prisonniers aussi dangereux que cette sorcière à des gens négligents. Il devait avoir mon âge – une trentaine d’années – mais si nous étions de constitution semblable, il était beaucoup plus musclé que moi. En tant que mage, j’exerçais plus mon cerveau que mon corps.
Il aurait pu sembler risible qu’un homme aussi baraqué que Padrig ait peur d’une frêle femme comme cette sorcière, mais la corpulence n’avait rien à voir avec la puissance magique. Dix ans plus tôt, un mage de feu avait failli raser le Collège de fond en comble. Je ne l’avais pas vu – j’étais alors étudiant – mais on m’avait dit que ce mage était un vieillard tout rabougri, a priori incapable de faire de mal à une mouche. Il avait pourtant mis le feu aux murs de pierre de sa cellule en invoquant son familier grâce au petit incendie qu’il avait allumé avec sa paillasse.
Seul un puissant mage d’eau, secondé par son cercle, était parvenu à circonscrire puis bannir le familier de flammes, mais la moitié des gardes du Collège et plusieurs mages avaient succombé pendant cette tentative d’évasion, et les travaux de réfection avaient duré plusieurs années. Au temps pour le vieillard rabougri.
- Ne m’oblige pas à me répéter une troisième fois, sorcière, dis-je durement. Donne-moi le reste de tes charmes.
Elle recula, en prenant un air terrifié.
- Monseigneur, je vous en prie, ne m’obligez pas à faire ça !
- Tu oses implorer ma pitié ?! Toi qui es le mal incarné !
- Je ne suis pas mauvaise, monseigneur !
Un petit rire incrédule m’échappa, tant cette affirmation était grotesque.
- C’est la vérité ! s’entêta-t-elle. J’ai été maudite ! Par l’une des vôtres !
Incroyable ! Elle mentait superbement bien. Sa jolie voix avait des accents de vérité très convaincants. Je l’aurais peut-être crue, si je n’avais pas vu son aura répugnante. Mais ce qu’elle racontait n’avait aucun sens. Maudite par l’une des nôtres ? Par une magicienne de l’Ordre ? C’était ridicule !
Je tendis ma paume vers elle pour toute réponse. Elle secoua la tête.
- Très bien, soupirai-je. Je vois qu’il va falloir utiliser la manière forte. Padrig, ligotez-la, je l’emmène dans mon labo.
- Votre labo ? Qu’est-ce que c’est ? questionna la sorcière en se rencognant contre le mur. Non ! Je ne veux pas y aller !
- Monseigneur… murmura la garde d’un ton hésitant. Vous m’avez dit de ne pas la toucher…
- Mmh, oui, c’est vrai. Une minute.
Je pris la craie que j’avais toujours sur moi, et empruntai la matraque de Padrig pour obliger la sorcière à se placer au centre de la cellule.
- Arrangez-vous pour qu’elle ne se déplace pas, ordonnai-je au garde en lui rendant son arme.
Je me lançai dans le tracé d’un cercle de confinement tout autour d’elle. Un cercle suffisamment large pour que Padrig et moi puissions nous y tenir également.
- Qu’est-ce que vous faites ? m’interrogea la sorcière d’un ton apeuré. Ne me faites pas de mal, je vous en prie ! Je n’ai rien fait de mal !
- Ca, j’en doute fortement. Mais je ne compte pas te faire de mal. C’est juste un cercle de confinement.
- Je ne suis pas encore assez enfermée à votre goût ?! répliqua-t-elle d’un ton mi-moqueur, mi-désespéré.
Je ne la regardais pas – et ne daignai pas répondre non plus – et j’avais vraiment l’impression d’entendre une jeune fille parler.
- Voilà, dis-je avec satisfaction en admirant mon œuvre. Maintenant, elle ne pourra pas s’échapper. À vous.
Je me plaçai devant Padrig et lui expliquai :
- Je vais vous protéger afin que vous puissiez la toucher sans risque.
Bien que pas très rassuré, le garde acquiesça et se prêta docilement à mes manœuvres. J’inscrivis la lettre « battah » sur son front avec de l’huile consacrée, un puissant symbole de protection magique, avant de faire de même sur mon propre front, à l’aveuglette. Néanmoins, je m’étais suffisamment exercé pour être certain de l’avoir correctement écrite. Et comme Padrig n’avait toujours pas l’air très tranquille, je lui confiai la pierre de Gisah que je portais autour du cou pour me prémunir des malédictions que certains collègues jaloux seraient bien capables de me lancer.
Il m’en remercia chaleureusement. Puis nous entrâmes dans le cercle. Moi seul serai capable d’en sortir ou de le briser.


Chapitre 3 – Le cercle de confinement


- Dernière chance.
Le mage lui tendit à nouveau sa main, paume vers le plafond, pour lui demander silencieusement de lui remettre ses charmes. Serena hésita. Il finirait par les trouver, ils n’étaient pas si bien cachés que ça. Cependant, quelque chose en elle se rebellait contre l’idée de lui faciliter la tâche.
Elle s’était faite arrêter sans motif valable, alors qu’elle n’avait rien fait d’autre que d’essayer de resquiller la taxe d’entrée dans la Ville. Des soldats à l’air patibulaire l’avaient entravée, puis traînée manu militari jusqu’à cette énorme bâtisse à l’aspect menaçant, avant de la confier à d’autres gardes pas plus aimables qui l’avaient traitée comme une dangereuse criminelle. Ces derniers l’avaient enfermée dans cette cellule nue, sans même une paillasse pour s’asseoir ou s’étendre.
Cela faisait des heures qu’elle y était claquemurée, sans savoir quel sort on lui réservait. Elle n’avait rien eu à boire ni à manger. Puis ces deux mages – elle avait reconnu le grand maigre qui l’avait « dénoncée » - s’étaient introduits dans la pièce, et avaient parlé d’elle, et discuté – et même plaisanté ! – devant elle comme si elle n’avait pas d’oreilles pour entendre.
Un cadeau ! Le grand maigre l’avait offerte au second mage comme si elle n’était qu’un objet monnayable. Serena avait la rage au cœur. Celle-ci se disputait avec une peur débilitante qu’elle s’efforçait d’ignorer. Sa pire crainte avait été de se faire condamner au bûcher, comme sa mère, mais cela ne semblait pas entrer dans les projets des mages. Le second, celui qui était beau, avait parlé de réaliser des expériences sur elle. Cela ne lui disait rien qui vaille. Peut-être finirait-elle par regretter de ne pas avoir été brûlée. D’ailleurs, rien ne disait qu’elle ne terminerait pas sur la Grand-Place de Fevria, léchée par les flammes et conspuée par les honnêtes citoyens de la Capitale.
Elle contempla le mage quelques instants, toujours hésitante. N’aurait été sa houppelande noire et or, elle aurait pu le trouver séduisant. En fait, si elle devait se montrer totalement honnête vis-à-vis d’elle-même, il fallait bien avouer que même l’habit traditionnel des mages du Collège de Fevria ne suffisait pas à l’enlaidir. Il flattait même plutôt son teint mat, et ses yeux couleur café au lait (un luxe auquel elle avait rarement eu l’occasion de goûter), ainsi que sa chevelure brun foncé, retenue en catogan. Il était grand, de stature imposante, sans être aussi musclé que le garde qui l’accompagnait.
Le garde l’avait appelé « monseigneur », signifiant ainsi qu’il était de noble naissance. Une raison supplémentaire – comme s’il en fallait d’autres ! – de le détester et de le craindre. Les nobles étaient arrogants, tout-puissants, et souvent cruels avec les êtres qui leur étaient inférieurs.
Serena n’en avait pas croisé beaucoup sur sa route, mais sa mère, chaque fois qu’elles en avaient vu un, s’était empressée de faire demi-tour en lui recommandant de toujours en faire de même. Les Seigneurs étaient renommés, lui avait-elle appris, pour leurs caprices et leur extravagance. On ne pouvait pas s’attendre à un comportement normal de leur part ; ils étaient aussi imprévisibles et dangereux que des serpents à sonnette. Heureusement, comme ces reptiles, ils s’annonçaient souvent en fanfare, et il était aisé de les éviter.
Celui-ci n’avait pourtant pas l’air bien méchant. Il respirait la virilité et l’intelligence, et aussi le pouvoir. Ce dernier émanait de lui comme la chaleur d’une fournaise, avec un parfum d’épices précieuses. Mais son regard, quand il cessait de la fixer avec dégoût – ce que Serena s’efforçait de ne pas prendre pour elle, c’était son déguisement et sa malédiction qui le faisait réagir ainsi – était doux et paisible. En temps normal, ce devait être quelqu’un de gentil.
Hélas, les circonstances ne lui permettaient pas d’en être sûre, et elle n’aurait probablement jamais l’occasion de vérifier sa théorie fumeuse. Le temps que la jeune fille passerait avec lui s’annonçait comme rien moins qu’agréable. Et pour l’instant, il n’avait rien fait qui lui donne envie de se montrer coopérative. Il ne lui avait même pas demandé son nom… et ne s’était pas davantage présenté.
Donc, Serena secoua la tête avec obstination, ce qui fit soupirer le mage.
- Padrig, tenez-la, je vous prie.
Le garde lui empoigna les bras et les lui tordit dans le dos. Serena ne put retenir le cri de surprise et de douleur qui lui monta à la gorge. Si son bras gauche avait été réellement handicapé, il le lui aurait sûrement brisé. Même ainsi, c’était douloureux. Serena commença à regretter sa décision. Mais déjà le mage lui palpait les épaules, puis descendit le long de ses flancs jusqu’à la ceinture de sa robe.
La jeune fille fut choquée par les sensations qui l’envahissaient malgré elle. Les doigts du beau mage provoquaient des picotements sur sa peau, à travers ses vêtements, puis une chaleur qui se diffusait jusqu’au plus profond de sa chair. Elle sentit ses joues rougir sous les déconcertantes réactions de son propre corps. Serena tenta de se reprendre, songeant que ce devait être normal, et que n’importe quel homme aurait provoqué le même phénomène sur elle. Ayant vécu autant que possible à l’écart des autres êtres humains depuis la malédiction, elle n’avait jamais connu d’homme, charnellement parlant. Elle était demeurée intacte, pas tant par volonté délibérée que par méfiance envers l’humanité en général.
Elle fut presque soulagée quand le mage lui ôta sa ceinture, car il cessa de la toucher le temps de l’examiner en détail. C’était une simple lanière de cuir de piètre qualité, à laquelle elle suspendait quelques objets utiles, comme son petit couteau, et l’escarcelle dans laquelle elle remisait les rares pièces qu’elle était parvenue à glaner soit en les volant, soit en les gagnant en effectuant quelques travaux sur le long chemin qui l’avait menée jusqu’à la Capitale.
Le mage finit par tout jeter par terre, et se remit à chercher. Bien qu’elle se soit raidie en le voyant avancer de nouveau les mains vers elle, les mêmes sensations recommencèrent à l’envahir. Elles lui semblèrent plus intenses encore que la première fois. À sa grande honte, elle sentit même une humidité coupable se mettre à sourdre d’entre ses cuisses. Gênée et honteuse, elle se tortilla pour tenter d’échapper au contact de ces grandes mains chaudes qui provoquaient un tel raz-de-marée en elle. Mais ces velléités se soldèrent par un échec cuisant ; le garde resserra son étreinte sur ses poignets, et la douleur, qui s’était assourdie, se réveilla, la faisant gémir entre ses lèvres scellées.
À un moment, elle croisa son regard, et découvrit avec stupeur que le beau mage avait lui aussi les joues rouges – sur lui, c’était joli, un rosissement subtil de sa peau bronzée – et que ses yeux trahissaient un embarras qu’il s’efforçait de juguler en se durcissant ; sa bouche sensuelle était réduite à une ligne pâle, ses traits rigides, un masque de détermination que la jeune fille s’en voulut de trouver sexy. Il y avait aussi du dégoût sur ce visage séduisant, et elle se concentra dessus pour se convaincre que c’était bien tout ce qu’elle lui inspirait. Ça, au moins, c’était normal. Elle s’était habituée à provoquer cette réaction sur autrui, ça ne la blessait presque plus.
Il trouva d’abord la dent de belette qu’elle attachait dans ses cheveux, derrière sa nuque ; elle ferma bien la bouche pour qu’il ne remarque pas le changement qui se produisit dès que l’objet ne fut plus en contact avec sa peau. Il tomba ensuite sur la pelure de pomme qu’elle dissimulait à l’intérieur de sa chaussure droite. Impossible de cacher son soudain rajeunissement. Elle perdit trente ans en l’espace d’une seconde. Le mage fixa son visage, abasourdi, et Serena ne put retenir le sourire moqueur qui lui monta aux lèvres, découvrant ses dents redevenues blanches et saines.
- Par les cornes du diable… lâcha-t-il. Il faudra que tu m’expliques comment tu fais ça.
- Vous pouvez toujours courir, lui répondit-elle avec insolence. Et le diable n’a rien à voir là-dedans.
Une moue sceptique se dessina sur les belles lèvres du mage. Serena soupira avec exaspération. 
- Est-ce que c’est tout ? demanda-t-il.
Serena leva le menton et fixa le mur, manifestant ainsi son refus de répondre.
- Ca suffit, ce jeu de cache-cache ! s’emporta-t-il. Je n’ai plus cinq ans. Soit tu me donnes le reste de tes charmes, soit je te déshabille entièrement.
La jeune fille pesa le pour et le contre. Mais il ne lui donna pas le temps de se décider, et commença à remonter sa robe.
- Non ! cria-t-elle en se débattant.
Mais il se fichait de ses protestations. En quelques secondes, elle se retrouva en chemise, son unique sous-vêtement, qui lui couvrait à peine le haut des cuisses, et dont elle était douloureusement consciente de la transparence. Elle replia ses bras sur sa poitrine, profitant de sa nouvelle liberté de mouvement – car il avait bien fallu que le garde, derrière elle, les lui lâche pour que le mage puisse lui passer sa robe par-dessus la tête.
Haletante de terreur, elle se déplaça en crabe entre les deux hommes qui la surplombaient devant et derrière, mais se heurta bientôt à la barrière invisible du cercle de confinement.
- Ne me touchez pas ! jeta-t-elle avec colère.
- Donne-moi tes amulettes, répéta le mage, têtu. Je les vois, maintenant, alors ce n’est plus la peine d’essayer de te cacher derrière tes illusions. Donne-les moi ou je viens les chercher.
Serena, les lèvres pincées, dénoua la ficelle qui retenait la patte de rat séchée autour du haut de son bras gauche, et ce dernier reprit aussitôt son apparence normale. Enfin, à demi tournée pour que les deux hommes ne puissent pas voir davantage de son intimité, elle extirpa la branche tordue qu’elle attachait derrière son dos, qui se redressa miraculeusement. Elle la jeta par terre avec rage.
- Voilà ! Vous êtes content ? lança-t-elle avec défi, les yeux étincelants de colère.
Le mage l’examinait sous toutes ses coutures, étudiant avec attention le moindre détail de son corps. Son regard impressionné naviguait entre les objets jetés sur le sol et sa nouvelle apparence.
- Laissez-nous, Padrig, je vous prie, dit-il d’un ton distrait, sans quitter la jeune fille des yeux.
 - Bien, monseigneur, dit le garde en s’inclinant.
Le mage fit un petit pas sur le côté, et frotta du bout du pied ses marques de craie sur les dalles. La barrière invisible se dissipa brusquement, et le garde s’en échappa avec soulagement.
- Votre talisman, monseigneur, dit-il en le retirant d’autour de son cou, avant de le tendre au mage. Merci de me l’avoir prêté.
Le magicien hocha la tête en renfilant son amulette. Padrig sortit de la cellule en refermant à clef derrière lui.
- Eh bien, quelle surprise… murmura le beau mage en se frottant le menton.
Serena se força à rester bien droite malgré sa gêne. Elle raidit sa nuque et carra ses épaules pour ne pas fléchir face à cet examen empreint de fascination. C’était la première fois qu’elle se montrait aussi dénudée à un autre être humain que sa mère.
- Pourquoi te cacher derrière cette apparence répugnante ? Tu as toujours besoin d’un bon bain, mais, néanmoins, quelle amélioration spectaculaire !
- Vous allez m’en offrir un, votre seigneurie ? railla Serena.
Un vif éclat traversa fugitivement le regard du mage, mais se dissipa trop vite pour qu’elle parvienne à l’identifier.
- Réponds à ma question.
Serena haussa les épaules.
- N’est-ce pas évident ? Ça fait un an que je suis sur la route, je n’avais pas envie de me faire violer à chaque tournant.
- Mmh… fit le mage, dubitatif. Ne me dis pas que tu n’as pas d’autre moyen de te défendre contre les malheureux qui oseraient s’en prendre à toi.
- Croyez ce que vous voulez. Votre seigneurie, ajouta-t-elle avec mépris.
- Je te prierais de faire preuve d’un peu plus de respect envers tes supérieurs, jeune fille, rétorqua sévèrement le mage. Ou as-tu déjà oublié que tu te trouves à ma merci ?
Serena se troubla, et baissa brièvement les yeux pour dissimuler la peur qui l’avait envahie à ces mots. Mais elle redressa vivement le menton, le défiant du regard.
- Je ne crois pas que mon attitude changera grand-chose au traitement que vous comptez m’infliger, répliqua-t-elle avec un calme feint. D’ailleurs, j’aimerais bien en savoir plus sur les petites expériences que vous avez l’intention de mener sur ma personne.
- Je n’ai encore rien décidé, répondit le mage sans cesser de l’observer attentivement. Ça dépendra de ton degré de coopération, j’imagine. Si tu me dis ce que je veux savoir, je ne pense pas que j’aurais besoin de me montrer désagréable avec toi.
Un mince espoir s’éveilla en Serena. Pouvait-elle réellement espérer qu’il ne lui ferait pas de mal ? De nouveau, elle le fixa en essayant de déceler de la bonté chez ce seigneur dégoulinant de pouvoir et d’assurance. Elle ne savait plus quoi penser.
- Je ne suis pas une sorcière noire, affirma-t-elle. J’ai été maudite. C’était à Swan. Une magicienne a voulu se venger sur ma mère et moi parce que nous avions soigné un homme qu’elle avait envoûté. Elle en a pris ombrage, nous a fait arrêter, et nous a conduites dans un caveau où ses hommes nous ont allongées sur un autel en pierre. Ils étaient tout un cercle, à marmonner autour de nous. J’ai eu de plus en plus mal, jusqu’à en perdre connaissance. Quand je me suis réveillée, avec ma mère, nous étions dans un fossé hors de la Ville, et irrémédiablement souillées par la malédiction qu’elle nous avait lancées. Je ne suis pas mauvaise.
- C’est une belle histoire, commenta le mage.
- Une belle histoire ?! Vous vous moquez de moi ! Comment pouvez-vous dire ça ?! J’avais douze ans quand c’est arrivé, et depuis, on a été obligées de se cacher pour échapper aux brimades et à la haine que notre seule vue provoque chez tout le monde !
- Où se trouve ta mère ?
- Elle est morte, répondit tristement Serena, les larmes aux yeux. Des villageois l’ont brûlée vive, près de la forêt où nous nous étions réfugiées.
Le mage fronça les sourcils.
- Où ça ?
- C’était en Gaylash, un village appelé la Colline-aux-Cerfs. Mais je ne vois pas ce que ça change. Vous ne me croyez pas, n’est-ce-pas ? ajouta-t-elle avec amertume. Vous essayez juste de me prendre en défaut.
Le mage ne nia pas.
- Montre-moi comment tu modifies ton apparence avec de simples morceaux de bois et quelques os.
Serena haussa les épaules à nouveau.
- Je le fais, c’est tout. Il faut juste mettre l’intention. Vous ne pourrez pas faire pareil. Votre pouvoir est différent du mien.
- Tu as donc un pouvoir ! lança triomphalement le mage fevrian.
- Je ne l’ai jamais nié, rétorqua Serena d’un ton hostile. Je suis une magicienne naturelle.
Le jeune homme écarquilla les yeux.
- Comment ?
- Une magicienne naturelle, répéta Serena. Vous avez vos mages renégats, nous avons nos sorcières noires. Je ne prétends pas que vous soyez tous mauvais, vous les mages - même si je n’en mettrais pas ma main au feu non plus. De la même façon, il y a aussi de mauvaises magiciennes dans nos rangs, celles que vous appelez les sorcières noires. Mais je n’en suis pas une.
- Montre-moi quand même.
Serena souffla et leva les yeux au ciel face à l’obstination du magicien.
- Puis-je récupérer ma robe, d’abord ?
Le mage baissa les yeux sur la robe délavée qu’il tenait toujours dans son poing. Il rougit légèrement et la lui tendit sans un mot ; il détourna la tête pendant qu’elle la renfilait, ce dont elle lui fut reconnaissante. Elle commençait à croire qu’il y avait réellement un peu de décence en lui, et qu’elle s’en sortirait peut-être, finalement.
Puis, se disant qu’elle n’avait pas grand-chose à perdre à obtempérer, et un peu amadouée par son bon geste, elle récupéra la patte de rat séchée abandonnée sur le sol. Elle la prit dans ses mains en coupe, et murmura en fermant les yeux :
- Bras humain, patte de rat, que l’un imite l’autre, pour la vue et le toucher, par ma volonté, qui sert les desseins de la Déesse. Accorde l’un à l’autre, dans l’illusion la plus parfaite. Que ma volonté s’accomplisse !
Quand elle rouvrit les paupières, elle s’aperçut que le magicien fixait son bras avec ébahissement.
- Incroyable… commenta-t-il. Tu le vois comme ça, toi aussi ? Et quand tu t’observes dans un miroir, est-ce l’illusion que tu vois, ou la réalité ? Et quelle Déesse sers-tu ?
- Ça fait beaucoup de questions ! s’amusa-t-elle. J’aimerais bien avoir quelque chose à boire et à manger avant de vous répondre. Donnant-donnant.
Le mage sembla légèrement décontenancé, puis il alla frapper à la porte. Il se tenait à demi tourné, de manière à pouvoir garder Serena dans son champ de vision. Il se méfiait toujours d’elle, comprit la jeune fille, non sans amertume.
- De l’eau et à manger pour la prisonnière, s’il vous plaît, réclama-t-il quand Padrig entrouvrit prudemment le battant.
La porte se referma.
Il n’y avait aucun endroit pour s’asseoir, le temps que le repas arrive. Les deux jeunes gens restèrent un moment à s’observer en chiens de faïence, puis ils s’adossèrent au mur, chacun de son côté.
- Comment t’appelles-tu ? demanda finalement le mage, brisant ainsi le lourd silence qui régnait dans la cellule.
- Tiens, ça vous intéresse, d’un coup ? railla la jeune fille.
Puis elle eut un petit sourire, et répondit :
- Serena. Je m’appelle Serena. Et vous ?
- Je suis Markham Alessis Fondrian de L’Arpaguan, Marquis de Font-le-Castel et Seigneur de la Butte-Nichée.
Serena resta bouche bée quelques secondes, avant de la refermer dans un claquement de dents sonore. Le mage l’observait avec du rire dans les yeux.
- D’accoooord… souffla la jeune fille, décontenancée.
Elle n’avait même pas de nom de famille… Autant dire que, par rapport à lui, elle était une moins-que-rien.
- Que venais-tu faire à Fevria ? demanda le mage au nom interminable.
- Je ne répondrai à aucune question avant d’avoir mangé.
- Alors on va rester sans rien dire jusqu’à ce que ton repas arrive ?
- Et alors ? Le silence vous dérange ?
Le mage haussa les épaules.
- Non, pas particulièrement.

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